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Les Consolantes, François Emmanuel

Ecrit par Christine Perrin-Lorent 03.12.16 dans La Une Livres, Actes Sud/Papiers, Les Livres, Critiques, Théâtre

Les Consolantes, novembre 2016, 48 pages, 12 €

Ecrivain(s): François Emmanuel Edition: Actes Sud/Papiers

Les Consolantes, François Emmanuel

 

L’action se déroule dans un asile psychiatrique où trois femmes partagent la même chambre. Une nouvelle venue, Madame, est endormie. Elle intrigue tant les trois autres qui s’affairent autour d’elle, qu’elles vident son sac pour percer son mystère et la raison de sa venue.

Les didascalies nous renseignent sur deux éléments structurants de notre imagination de lecteur : le décor, réduit à l’espace « chambre » : quatre lits et sur le devant de la scène quatre chaises. Des vêtements blancs ou grèges pendus en hauteur à des crochets. Le temps – et la structure de la pièce – est rythmé par le passage du veilleur, que l’on ne voit pas mais qui est représenté par un moment sonore et un changement de luminosité. À chacun de ces passages, les femmes retrouvent leurs lits et la chambre devient le lieu des signes, des secousses, des appels muets, des rêves.

Trois personnages féminins se partagent la parole, ou plutôt des langages dont on découvre lentement qu’ils construisent l’histoire et la vie de chacune d’elles.

« Nin », dont l’auteur dit que sa langue est en lambeaux, montre un certain intérêt pour les vêtements, et s’exprime dans des tirades où se mêlent formules, sentences, néologismes, parfois comme serait le verbiage d’un enfant à ses débuts. « Mo »sa langue est boiteuse. Elle peut toutefois se dévoiler, comme dans cette réplique : Moi, quand j’étais petite je voyais bien que c’était pas ma place […] Et maman elle me regardait avec le coin de son œil, elle me disait : « La saloperie », alors je faisais la saloperie. Et un peu plus loin, on croit entrevoir l’esquisse de la révélation de l’agression du père dans ces mots papapa, mon papapapapa… Puis ses obsessions, la peur du noir, le sang, les histoires et les visions morbides.

« Percie » est la troisième. Sa langue est souple, joueuse, théâtrale. Elle est capable de mener le jeu, un jeu qui fait évoluer l’histoire. Elle révèle une forme d’attirance pour le médecin qui les soigne, qu’elle mime, révélant son autorité sur les deux autres et ce qui semble être son drame, celui de la déception amoureuse. Elle sait encore mettre en relation les événements et recompose des attitudes, des situations. Ainsi, lorsqu’elles décident de fouiller le sac de Madame, la patiente endormie que l’on a mise « en attente » dans cette chambre, Percie se glisse dans le rôle du Docteur et montre le sac comme « un nouveau matériel dia-gno-stique ». Outre le fait que le contenu révèlera l’origine sociale de Madame, elles vont découvrir une atroce vérité…

Le désordre de la langue de ces femmes révèle la terrifiante condition de leurs vies. Souffrance amoureuse, enfance broyée, fin presque inévitable dans une structure psychiatrique qui ne réserve pas toutefois le même sort à chacune. Madame est en transit dans ce décor, endormie pour plus de commodités. Elle ira ensuite « côté parc ». Quand vous serez dans vos appartements côté parc, vous bénéficierez d’un édredon de plumes et d’un surcroît de douceur. Le Docteur Gottschelling fait grand cas de sa clientèle privée, lui explique Percie au moment où elle sort de son sommeil.

Parfois, le langage se restructure chez l’une ou l’autre et nous offre des pistes :

Mo : Il faut bien que la vie passe. On rit, on pleure, on rit, on pleure.

C’est ainsi toutes les femmes ;

Nin : Toutes les femmes.

Et Percie, comme en conclusion :

C’est au fond le privilège des chambres côté terrain vague.

On entend le monde mais il parle par la bouche des folles.

Quelquefois c’est inaudible et quelquefois très doux.

La vocation du texte dramatique est d’être joué. Cette évidence s’applique plus que jamais à ce texte de François Emmanuel. Les cris, les murmures, les incohérences permettront aux personnages de se construire, de se déployer pour que le spectateur entre dans leurs vies et accède un tant soit peu à leur univers.

Les Consolantes se consolent peut-être entre elles. Nous consolent-elles aussi ? En quelque sorte oui. Dans cet univers froid et déshumanisé, elles ont toutefois su recréer une forme de complicité, de communication, de patience. Elles se connaissent et se tolèrent.

Surtout elles peuvent nous dire, si on sait les entendre, par-delà leurs souffrances, que le monde parle par la bouche des folles et que c’est parfois très doux.

 

Christine Perrin-Lorent

 

Les Consolantes sera joué (dans une mise en scène de François Emmanuel) à Bruxelles du 1er au 18 décembre 2016 au théâtre Poème 2, et à Paris les 17 & 18 janvier 2017 au Centre Wallonie-Bruxelles.

 

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A propos de l'écrivain

François Emmanuel

 

François Emmanuel est un écrivain belge, né à Fleurus le 3 septembre 1952. Après des études de médecine, il s’intéresse d’abord à la poésie et au théâtre (adaptation et mise en scène). Il publie Femmes Prodiges en 1984. Il se consacre ensuite à l’écriture romanesque. La Passion Savinsen (1998) a obtenu le Prix Rossel et La Question Humaine (2000) traduite dans dix langues a fait l’objet d’une adaptation cinématographique. François Emmanuel partage aujourd’hui son temps entre l’écriture et son métier de psychothérapeute. Il est membre depuis 2004 de l’Académie de Langue et de Littérature françaises de Belgique. Avant le passage (octobre 2013) est publié dans la collection Un endroit où aller chez Actes Sud.

 

A propos du rédacteur

Christine Perrin-Lorent

 

Christine Perrin-Lorent, agrégée de Lettres Modernes, a exercé en lycée et en tant que formatrice au sein des [ex]IUFM. La didactique de la lecture a été l’objet essentiel de ses recherches et pratiques. Elle a ainsi collaboré aux revues L’École des lettres, Enseigner le français et autres publications liées aux travaux de recherches académiques : Hugo, Jean Joubert [sous la direction de Pierre Ceysson], Lagarce…