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Le Temps des magiciens, 1919-1929, L’invention de la pensée moderne, Wolfram Eilenberger (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Mardi, 17 Mars 2020. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Albin Michel, Essais, Langue allemande

Le Temps des magiciens, 1919-1929, L’invention de la pensée moderne, Wolfram Eilenberger, septembre 2019, trad. allemand, Corinna Gepner, 460 pages, 22,90 € Edition: Albin Michel

C’est une photo de classe comme on en a pris des dizaines de milliers ; avec des enfants aujourd’hui réduits en poussière, quelles qu’aient été leurs vies après le passage du photographe. Sur cette photo des années 1900, au lycée technique de Linz (Autriche), on remarque à moins de deux mètres l’un de l’autre deux élèves nommés Ludwig Wittgenstein et Adolf Hitler. Nul ne le sait au moment où le cliché a été pris, mais il résume à lui seul une bonne partie du XXe siècle.

Présenter de manière agréable et claire quatre des systèmes philosophiques parmi les plus ardus est une gageure que Wolfram Eilenberger, d’une plume alerte et vive, est presque parvenu à relever. À sa décharge, on notera que la pensée de Heidegger demeure opaque sous bien des rapports et que, comme on l’a observé, il n’est pas sûr que certains de ses écrits aient simplement un sens. Le Temps des magiciens entrelace avec habileté les biographies de quatre philosophes majeurs du XXe siècle : Ludwig Wittgenstein, Ernst Cassirer, Walter Benjamin et Martin Heidegger, envisagés durant la décennie qui court de 1919 à 1929.

Écrits spirituels du Moyen Âge, en La Pléiade (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Jeudi, 12 Mars 2020. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Écrits spirituels du Moyen Âge, Gallimard, La Pléiade n°643, octobre 2019, Édition et trad. latin, Cédric Giraud, 1210 pages, 63 €

Le film théologique (quel autre adjectif employer ?) de Terrence Malick, Tree of Life (une double référence explicite à saint Bonaventure et à la Kabbale) s’ouvre par deux citations ; l’une – écrite – du livre de Job (38, 4 et 7), l’autre – dite par une voix off féminine – sur les rapports de la nature et de la grâce, tirée d’un des livres les plus diffusés au monde, L’Imitation de Jésus-Christ, composée au XVe siècle par le chanoine Thomas a Kempis. Et – cela fait partie du génie de Malick – cette citation d’un texte vieux d’un demi-millénaire s’insère de façon naturelle dans la trame du film. On retrouve l’Imitation dans la magnifique anthologie de la Pléiade consacrée aux Écrits spirituels du Moyen Âge.

La constitution de toute anthologie pose la double question du goût personnel de celui qui l’assemble et du caractère représentatif des textes choisis. Le critère retenu ici est simple : la renommée de ces œuvres en leur temps, attestée à la fois par le nombre de manuscrits (d’une époque où la copie et la diffusion d’un livre sont des entreprises coûteuses et fastidieuses, nous avons conservé 512 manuscrits des Soliloques du pseudo-Augustin) et la présence d’un titre parmi les listes de lectures alors conseillées (p.XVII). L’agencement des textes est à la fois le plus simple et celui qui prête le moins à discussion : l’ordre chronologique.

Les Argonautiques, Apollonios de Rhodes (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Mardi, 03 Mars 2020. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Bassin méditerranéen, Contes, Les Belles Lettres

Les Argonautiques, Apollonios de Rhodes, 2019, trad. grec ancien, Francis Vian, Émile Delage, préface Glenn W. Most, 348 pages, 21 € Edition: Les Belles Lettres

 

Était-il raisonnable d’écrire une épopée quand on venait après Homère ? La question peut être posée autrement : est-il raisonnable d’écrire un roman après Proust ? Était-il raisonnable de composer de la poésie sous le magistère écrasant et tyrannique de Victor Hugo ? Baudelaire l’a pourtant fait, en s’emparant d’une des rares formes poétiques que l’exilé de Guernesey n’avait pas illustrées : le sonnet. Apollonios de Rhodes, né en 295 avant Jésus-Christ, s’est-il posé semblable question ? Nous l’ignorons. En tant que Grec lettré – et de surcroît directeur de la bibliothèque d’Alexandrie – il connaissait naturellement les épopées homériques. Mais le goût littéraire avait changé – on n’ose écrire évolué – et Homère finit par paraître rébarbatif, brutal, aux yeux des Alexandrins érudits et raffinés. Apollonios choisit donc un épisode de la mythologie grecque qu’Homère avait délaissé : la quête de la Toison d’or, sur laquelle il composa une épopée en quatre livres. Le public alexandrin de son époque se trouvait dans le même état d’esprit que les Français du Grand Siècle lorsqu’ils allaient voir Corneille, Racine ou les autres dramaturges : ce n’était pas la nouveauté ou l’originalité du sujet qui leur importait, mais la manière dont il était traité (si génial que soit le réalisateur, tout le monde sait comment se terminera un film sur le Titanic).

La Liberté d’esprit, Fonction et condition des intellectuels humanistes, Stéphane Toussaint (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Jeudi, 27 Février 2020. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

La Liberté d’esprit, Fonction et condition des intellectuels humanistes, Stéphane Toussaint, Les Belles Lettres, août 2019, 260 pages, 19 €

 

Recevant en 2005 un titre de docteur honoris causa décerné par l’université de Louvain, Simon Leys prononça un discours de circonstance, « Une idée de l’Université » (qu’on trouvera dans son recueil Le Studio de l’inutilité). Il y alléguait une formule de Flaubert dans une de ses lettres à Tourgueniev : « J’ai toujours tâché de vivre dans une tour d’ivoire, mais une marée de merde en bat les murs, à les faire crouler ».

La tour d’ivoire n’est autre que l’Université en tant qu’institution, la « marée de merde », les pressions exercées de toutes parts (y compris de l’intérieur) pour en changer la nature. On ne sera pas injuste envers l’essai de Stéphane Toussaint si l’on souligne qu’il développe en 250 pages et à grand renfort de citations empruntées à des auteurs de la Renaissance italienne (la spécialité académique de l’auteur) la remarque de Simon Leys. Nous obtenons ainsi la preuve qu’entre 2005 et 2019, les choses n’ont pas changé, voire qu’elles se sont visiblement dégradées.

Histoire d’une baleine blanche, Luis Sepúlveda, Joëlle Jolivet (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Vendredi, 14 Février 2020. , dans La Une Livres, Critiques, Arts, Les Livres, Roman, Métailié

Histoire d’une baleine blanche, Luis Sepúlveda, Joëlle Jolivet, septembre 2019, trad. espagnol (Chili) Anne-Marie Métailié, 118 pages, 12 € . Ecrivain(s): Luis Sepulveda Edition: Métailié

 

« Si l’art est une force digne de respect, même aux yeux de ceux qui ne s’y intéressent pas, c’est en partie à cause de la facilité avec laquelle le mythe avale la vérité… sans le moindre rot d’indigestion ». La formule de Stephen King manque sans doute d’élégance, mais elle n’en est pas moins exacte. Herman Melville n’a inventé ni les baleines, ni les histoires de chasse à la baleine. Il a même placé au début de Moby-Dick, en une satire à la fois mordante et mélancolique de l’érudition, un florilège de citations anciennes et modernes, de la Bible à Darwin, en passant par Montaigne, Milton et Cuvier. Melville n’a pas davantage inventé le cachalot blanc : comme dans la plupart des espèces animales, les albinos sont rares (a-t-on jamais observé des gorilles blancs ?) ; cependant ils existent. En revanche, Melville a tiré de cette singularité naturelle et des vieux récits de chasse un roman d’une rare puissance, mais dont la postérité fut ténue (on ne recense pas les versions de Moby-Dick comme celles de Don Juan et, malgré les progrès accomplis par les effets spéciaux, le cinéma en est pour le moment resté au film de John Huston).