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Des vies possibles, Charif Majdalani (par Théo Ananissoh)

Ecrit par Theo Ananissoh , le Mardi, 18 Juin 2019. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Seuil

Des vies possibles, janvier 2019, 185 pages, 17 € . Ecrivain(s): Charif Majdalani Edition: Seuil

 

Rien n’est écrit d’avance, nous le savons ; mais le pensons-nous vraiment ? Le sens des vies ou des choses grandes ou petites, individuelles ou collectives est a posteriori ; et encore, c’est une interprétation – variable, changeante – de l’esprit humain. L’homme est désorienté ou même en proie à la peur s’il ne donne pas sens et cohérence à l’enchaînement aléatoire des « petits incidents, des hasards minuscules, des accidents insignifiants ». Ainsi médite Raphaël Arbensis vers la fin de sa vie alors qu’il met la dernière main à son introduction à l’Histoire universelle d’al-Hamadani.

« En regardant sa femme enceinte, Raphael sent l’immensité de son bonheur. Il remonte le fil de sa vie pour essayer de trouver le moment où la trajectoire vers ce bonheur a débuté, sans y parvenir : c’est sans doute sa maladie à son arrivée à Saïda qui lui a permis de se trouver un jour en présence de Mariam, mais il n’aurait pas été malade à Saïda s’il n’était pas venu en Arabie, et il ne serait pas venu en Arabie s’il n’avait pas connu Dupuy, avec qui il ne serait pas associé s’il n’avait été dans le désarroi après l’embuscade de Vicence, et peut-être alors que son bonheur n’aurait pas été concevable s’il n’avait perdu son bras… ».

Eltonsbrody, Edgar Mittelholzer (par Théo Ananissoh)

Ecrit par Theo Ananissoh , le Vendredi, 03 Mai 2019. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Amérique Latine, Roman, Editions du Typhon

Eltonsbrody, février 2019, trad. anglais (Guyana) Benjamin Kuntzer, 250 pages, 20 € . Ecrivain(s): Edgar Mittelholzer Edition: Editions du Typhon

 

Eltonsbrody est le nom d’une maison – une grande maison située à l’écart de tout et de tous sur l’île de la Barbade, dans les Caraïbes.

« Staden, où se dresse Eltonsbrody, considéré comme une “colline”, est en réalité une sorte de plateau dont le sommet relativement égal plonge en ondulations délicates vers le sud et l’ouest. Côté mer, il s’effondre plutôt abruptement en saillies et escarpements déserts (…). Eltonsbrody (…) était une bâtisse de deux étages, aux murs de calcaire gris décrépits. Elle avait été érigée, à en croire la date gravée au-dessus de la porte d’entrée, en 1887. En dépit de son isolement au cœur de vastes étendues cernées de rares champs de canne côté terre, et de la descente escarpée côté mer, Eltonsbrody, telle que je l’avais vue pour la première fois en ce jeudi saint de l’année 1958, ne paraissait pas menaçante ».

De l’Angleterre et des Anglais, Graham Swift (par Théo Ananissoh)

Ecrit par Theo Ananissoh , le Jeudi, 21 Mars 2019. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Iles britanniques, Récits, Gallimard

De l’Angleterre et des Anglais, janvier 2019, trad. anglais Marie-Odile Fortier-Masek, 332 pages, 21 € . Ecrivain(s): Graham Swift Edition: Gallimard

Le titre original, England and Other Stories, et celui de la présente traduction en français sont sobres et justes. Mais, prétention de lecteur, une expression (sans doute moins bon titre, concédons) décrit et énonce encore mieux ce dont il s’agit : « For intérieur » – dans le secret de sa pensée, au tribunal de sa conscience… Voici ce que sont tous, sans exception, les vingt-cinq textes qui composent ce nouvel ouvrage de Graham Swift. Pourtant ce sont des récits très variés, très différents les uns des autres. Un foisonnement de personnages, de métiers, de conditions sociales, d’origines et d’époques… Dans l’une des premières nouvelles, un coiffeur grec méditatif se répète la phrase suivante : « Les autres, c’est la vie ». Exact ! Graham Swift, à travers l’âme ou l’esprit d’un homme, d’une femme, ou d’un adolescent, décrit, répertorie les autres, tous ces autres qui sont la vie – la vie anglaise, la vie en Angleterre hier, avant-hier ou aujourd’hui. Un homme d’affaires interrompt un moment son jogging pour passer en revue sa vie, son couple, ses amitiés, ses vacances en famille ; un homme « converse » avec son épouse défunte ; une grand-mère se souvient de la brève permission de son premier mari mort peu après au front pendant la Première Guerre ; un divorcé se remémore un soir où il essayait d’écrire sur la table de la cuisine son profond sentiment d’amour à son épouse qui dort ; un homme est invité à passer la soirée par son meilleur ami dont il désire la femme… Ces récits pensent, cogitent avec sincérité et une admirable délicatesse de mots et de sentiments.

Hurry on down, Les vies de Charles Lumley, John Wain (par Théo Ananissoh)

Ecrit par Theo Ananissoh , le Jeudi, 22 Novembre 2018. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Iles britanniques, Roman, Editions du Typhon

Hurry on down, Les vies de Charles Lumley, octobre 2018, trad. anglais Anne Marcel, 309 pages, 18,90 € . Ecrivain(s): John Wain Edition: Editions du Typhon

 

Exactement au bout du premier tiers du roman, peu avant la centième page, le roman prend soudain un envol somptueux. Les pages qui précèdent en faisaient la promesse par une qualité de description et une écriture – une traduction – limpide empreinte d’un humour subtil. Cette première « partie » installait le personnage de Charles Lumley. Cela s’impose car il s’agit d’une sorte d’anti-héros, d’un être sans qualité ou défaut particuliers qui induiraient du romanesque ; d’un jeune homme résolu à rester « en dehors de la lutte » – résolution dont il n’aura lui-même une claire conscience que peu à peu, après bien des mésaventures. Un révolté qui s’ignore et qui n’agit jamais pour une telle raison.

« – Je suis peut-être exactement comme les autres, c’est possible, je n’y peux rien. Sans doute, j’ai refusé une vie calme, bourgeoise, comme vous, mais je n’ai jamais fait d’éclat. Je ne me suis jamais révolté, c’est cette vie qui n’a pas voulu de moi, je n’ai jamais pu y entrer, voilà tout ».

Le Syrien du septième étage, Fawaz Hussain (par Théo Ananissoh)

Ecrit par Theo Ananissoh , le Mercredi, 07 Novembre 2018. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Le Serpent à plumes

Le Syrien du septième étage, septembre 2018, 231 pages, 18 € . Ecrivain(s): Fawaz Hussain Edition: Le Serpent à plumes

 

C’est double et réciproque, un pays ! Nous vivons en lui, et il existe à travers nous. Il nous contient, et nous le portons en nous. Il est un espace géographique, et aussi une somme immatérielle qui demeure en nous jusqu’à la mort. Cette dualité est une, en vérité. C’est juste pour parler clairement que nous distinguons. Des pays, dans l’histoire, ont été rayés pour ainsi dire de la carte du monde – la Pologne, je crois. Mais c’est un nom – un mot – qu’on a biffé ou cru biffer ; cette double existence que nous décrivons reste, encore plus fermement même dans l’âme meurtrie des natifs. Sous nos yeux, depuis trop d’années, la Syrie est saccagée. Meurtres de masse, destructions de villes et de monuments antiques, fuites de populations…

« Ma mère m’annonce une nouvelle qui me terrasse. Elle ne sait pas qui l’a fait, mais on a plastiqué notre unique pont, le seul point de passage qui restait entre les deux parties de la ville quand les pluies torrentielles ou la fonte des neiges sur les montagnes du nord causaient des crues incroyables et que le paisible fleuve quittait son lit. Elle continue sur sa lancée : on ne sait plus qui fait quoi, il lui semble que tout le monde veut la mort de tout le monde (…).