Identification

Les Chroniques

La dérive ludique du monde (par Mustapha Saha)

Ecrit par Mustapha Saha , le Lundi, 24 Juin 2019. , dans Les Chroniques, La Une CED

Le jeu, comme le rire, est indissociable de l’aventure humaine. Quand l’imaginaire s’investit dans la recherche des possibles, réactive les vitalités cathartiques, les explorations fantastiques, les exaltations poétiques, il échappe aux mécaniques normatives. Le jeu détourne les choses de leurs fonctionnalités pragmatiques et leur confère une aura magique. Il met en œuvre l’acte adamique de nomination en vertu duquel les choses existent et tisse des ressemblances improbables dont le langage est l’archive (Walter Benjamin). L’irrationalité ludique restructure le monde, relie des réalités dissociées par des passerelles invisibles, combine des polarités disparates dans des esthétiques imprévisibles. La peinture enfantine recompose intuitivement les formes essentielles et les couleurs substantielles de la nature. Walter Benjamin situe dans cette anamnèse platonicienne la jonction entre l’accomplissement de l’expérience, l’acquisition de la connaissance et la transformation de la conscience. Le livre d’images est le paradis des visions initiatiques, la terre originelle du souvenir désencombré de la nostalgie. L’arc-en-ciel déploie ses chromatiques extraordinaires dans une bulle de savon. L’intelligence analogique, le ludisme écologique, l’autogestion pédagogique s’épanouissent dans la création libre, hors barrières éducatives. Le jeu est libérateur quand il est un espace de création pionnière, un espace de perception buissonnière, un espace de renaissance printanière (Walter Benjamin, L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique).

La Pièce du bas, Gilles Lades (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Lundi, 24 Juin 2019. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

À propos de La Pièce du bas, Gilles Lades, éd. L’Étoile des limites, juillet 2018, 52 pages, 10 €

 

Des maisons jusqu’aux oiseaux

J’ai fait chemin commun avec Gilles Lades et ses souvenirs d’enfance, que le poète consigne dans un petit opuscule des éditions L’Étoile des limites. Et ce chemin je l’ai parcouru physiquement depuis le séjour de l’écrivain dans son jeune âge dans trois maisons différentes, jusqu’à ses propos sur les oiseaux qui ouvrent en un sens sur l’âge adulte et qui ferment le livre. L’ouvrage relate une partie de la vie de l’auteur lotois, littérature qui se prête à l’identification et à rapprocher sa propre enfance de celle du poète. J’ai revécu moi aussi sans doute le profond ennui de l’enfant, ce temps qui pour lui se dilate et ne retient pour finir que des bribes d’images, des souvenirs troués, des fragments de la mémoire, qui on le sait est subjective. Cette relation entretenue avec sa propre biographie diffère d’âge en âge, et l’autobiographie n’est généralement qu’un regard posé a posteriori sur sa vie, et reste, en ce sens, une plastique, une sorte d’œuvre si je puis dire.

Casse-Gueule, Clarisse Gorokhoff (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Vendredi, 21 Juin 2019. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Casse-Gueule, Clarisse Gorokhoff, Gallimard, coll. Blanche, mai 2018, 240 pages, 18,50 €

 

Comme l’écrit le sociologue David Le Breton dans Des Visages, « [l]e visage est le lieu et le temps d’un langage, d’un ordre symbolique. Au fil de la vie quotidienne, la ritualité de ses mises en jeu prolonge celle des postures, des gestuelles ou des proxémies ». « Le visage est un terrain de métamorphoses spectaculaires qui n’engagent pourtant qu’un changement infime de son ordonnance. D’un instant à l’autre, il peut connaître des expressions différentes. Les affects viennent s’y modeler dans le prisme de la symbolique qu’il incarne. Par l’étendue de son expressivité et sa position éminente au sein du corps, sa conformation, notamment la présence des yeux, le visage est le foyer par excellence du sens, c’est à travers lui que l’[individu] se met en situation, se donne à comprendre dans le face-à-face des communications qui trament la vie quotidienne ». Si le visage est le foyer du sens, c’est, ainsi que le précise Le Breton dans Anthropologie du corps et modernité, parce qu’il est « la partie du corps la plus individualisée, la plus singularisée ». Et comme « [v]ivre c’est réduire continuellement le monde à son corps, à travers la symbolique qu’il incarne » (cf. La sociologie du corps), on comprend tout de suite quelle est l’importance du visage. C’est la « [v]érité unique d’un homme » ou d’une femme « unique », l’« épiphanie du sujet ». « Le visage est le chiffre de la personne ».

« Je me promets d’éclatantes revanches », Une lecture intime de Charlotte Delbo, Valentine Goby (par Jean-François Mézil)

Ecrit par Jean-François Mézil , le Jeudi, 20 Juin 2019. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

« Je me promets d’éclatantes revanches », Une lecture intime de Charlotte Delbo, Valentine Goby, Babel-Actes Sud, mai 2019, 119 pages, 6,90 €

 

« La femme qui m’a révélé Charlotte Delbo… », c’est ainsi que débute ce livre. Cet incipit me ramène à ma propre découverte.

C’est en assistant à un montage poétique – théâtralisé et composé de textes écrits par des femmes déportées – que j’ai découvert Charlotte Delbo. Je connaissais l’une des deux comédiennes et allais bientôt découvrir la seconde : elle devait en effet devenir ma femme.

Mais foin des anecdotes, venons-en au livre.

Auschwitz-Birkenau ! Ce nom, seul, fait frémir. Peut-on d’ailleurs le prononcer ? Peut-être devrait-on en ôter les syllabes et qu’il soit, comme l’écrit Charlotte Delbo, « l’in-nommé », ou encore « un endroit d’avant la géographie » : « la plus grande gare du monde », celle où « on n’arrive pas ».

Dès lors, comment en parler – d’autant que, quand bien même on se rendrait sur place, « on reste toujours au seuil » ?

La Styx Croisières Cie (V) Mai 2019 (par Michel Host)

Ecrit par Michel Host , le Mercredi, 19 Juin 2019. , dans Les Chroniques, Chroniques régulières, La Une CED

 

La porte est défoncée. Le Père Ubu et les forcenés pénètrent.

Père Ubu : – Eh ! Bougrelas, que veux-tu faire ?

Bougrelas : – Vive Dieu ! Je défendrai ma mère jusqu’à la mort ! Le premier qui fait un pas est mort.

Père Ubu : – Oh ! Bordure, j’ai peur ! Laisse-moi m’en aller.

Un soldat avance : – Rends-toi, Bougrelas !

Le jeune Bougrelas : – Tiens, voyou ! voilà ton compte ! Il lui fend le crâne.

La Reine : – Tiens bon, Bougrelas, tiens bon !

Alfred Jarry, Ubu Roi, Acte II, Sc. IV

 

Jules de Montalenvers de Phrysac, noté dans le Livre de mes Mémoires