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Amérique Latine

Les Sept fous, Roberto Arlt (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 15 Juin 2021. , dans Amérique Latine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, En Vitrine, Cambourakis, Cette semaine

Les Sept fous (Los Siete locos, 1929), trad. espagnol (Argentine), Isabelle et Antoine Berman, 391 pages, 13,50 € . Ecrivain(s): Roberto Arlt Edition: Cambourakis

A la fin de ce roman, Roberto Arlt localise et date son écrit après le dernier mot : « Buenos Aires le 15 septembre 1929 ». On a carrément du mal à y croire – à la date bien sûr – tant la modernité déferlante de ce livre est époustouflante. C’est un séisme littéraire, une rupture radicale avec le classicisme et le naturalisme ancrés dans la littérature argentine depuis Almafuerte et Cambaceres. Arlt introduit, de manière tonitruante, le réalisme fantastique dont on sait le prodigieux destin qu’il aura avec Borges, Bioy, Casarès, et d’autres. Il introduit le burlesque et le baroque dont on sait aussi la brillante destinée littéraire dans toute l’Amérique du sud.

Erdosain est peut-être fou. Sans doute même. Mais quand on sait la galerie de personnages qu’il va croiser dans ce roman, on peut sans hésitation dire que ce fou est (presque ?) le moins fou des sept. Dans sa quête des 600 pesos et 7 centimes qui doivent lui permettre de rembourser la somme qu’il a volée à son entreprise et d’éviter ainsi la prison, Erdosain va connaître un itinéraire balisé de personnages hallucinés, de fous furieux, d’excentriques inouïs, d’idéologues possédés qui vont, peu à peu, le rendre plus fou qu’il ne l’était au départ. Ce roman est une éruption volcanique et une irruption irrésistible d’une langue bouillonnante, qui mêle le savant et le populaire, l’intelligence et la trivialité.

Tu parles comme la nuit, Vaitiere Rojas Manrique (par Patrick Devaux)

Ecrit par Patrick Devaux , le Jeudi, 10 Juin 2021. , dans Amérique Latine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Rivages

Tu parles comme la nuit, Vaitiere Rojas Manrique, mars 2021, trad. espagnol (Venezuela) Alexandra Carrasco-Rahal, 120 pages, 16 € Edition: Rivages

 

L’ambiance de ce roman s’affirme dès les premières pages avec une écriture très personnelle.

Une sorte de désintérêt assez global et déprimant du fait de la narratrice s’opère de fait dans un cheminement qu’on devine prenant : « Le problème quand on dort en journée c’est qu’on se réveille en panique. Ce moment-là n’est pas réparateur, il nourrit la peur. Je t’avoue avoir très peur, peur de ne pas vivre, peur de devenir l’ombre d’un drap, d’une couverture, d’une couette ».

L’âpreté d’une vie difficile qui s’annonce se fait vite sentir : « Quand je n’ai plus eu besoin de jouer l’étudiante, le réel m’a flanqué une gifle dont je ne suis toujours pas remise », l’idée des choix se précisant rapidement : « Moi je n’aimais pas les garçons mignons et pédants, cela ne me gênait pas de sortir avec des moches, la seule chose qui comptait, c’était qu’ils soient lecteurs ». Un poème répété plusieurs fois à sa fille semble donner le sursaut nécessaire aux décisions prises pour fuir le Venezuela, un pays en ruine, quand la narratrice s’adresse à Franz, un imaginaire compagnon d’infortune :

Inventions du souvenir, Silvina Ocampo (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Mercredi, 09 Juin 2021. , dans Amérique Latine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Poésie

Inventions du souvenir, Silvina Ocampo, éd. des femmes Antoinette Fouque, avril 2021, trad. espagnol (Argentine) Anne Picard, 192 pages, 16 €

 

Hic et Nunc

Intituler cette note de lecture d’une locution adverbiale présentement d’un ici et maintenant, semble décalé et inexact. Mais il me semble que la poétesse a fait revenir son enfance dans le hic et nunc de ses vers. À la fin de ce long poème qui constitue l’ouvrage, autour de 500 vers, je me suis retrouvé incertain. Je m’apercevais, au fil de l’œuvre et grâce à cette espèce d’appareil du désir cherchant à faire jaillir une enfance de petite fille au milieu du poème, je m’apercevais donc qu’ici, nul temps et nul espace ne pouvaient fermer, circonscrire la petite fille dans un espace-temps linéaire, progressif et continu. L’ici et le maintenant faisant glisser pour le coup le lecteur dans son propre espace-temps, dans sa propre enfance. Bien sûr l’arrière-monde de la littérature sud-américaine est présent. On pense notamment à L’Amour aux temps du choléra. Ou encore à Cent ans de solitude. Donc Gabriel García Márquez.

Glose, Juan José Saer (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mardi, 04 Mai 2021. , dans Amérique Latine, Les Livres, Les Chroniques, La Une CED, Le Tripode

Glose, Juan José Saer, Le Tripode, 2019, trad. espagnol (argentin) Laure Bataillon, 266 pages, 11 €

 

À rebours des gargarismes grandiloquents et récurrents d’enthousiastes critiques ou lecteurs déclarant à qui mieux mieux, comme transcendés par l’extase consubstantielle à une illumination, à une révélation ou à la vision de la sainte vierge, qu’un livre a changé leur vie ou leur façon de voir le monde, et nonobstant la déclaration univoque du préfacier de Glose : « car attention, lecteur ou lectrice, l’objet qui est à présent entre tes mains appartient à cette infime minorité de livres capables, une fois qu’on les a lus, non seulement d’influer sur la suite de notre existence, mais de modifier rétrospectivement ce qu’on pensait avoir vécu avant de les avoir lus. Jusqu’alors, peu de lectures avaient eu sur moi cet effet, et aucune avec cette force », ce roman de l’écrivain argentin Juan José Saer (1937-2005) ne bouleversera guère, comme nul autre du reste, le cours de mon existence dont l’extrême linéarité est le versant visible d’une accumulation sédimentaire constante et quotidienne d’expériences, de sentiments et d’émotions, de passion et d’inertie, à l’instar de « ces affiches qui, aux murs des villes, sous les couches successives de colle et de papier imprimé, forment une espèce de croûte dont on peut à peine feuilleter les bords épais et tourmentés, tout en sachant que sur chacune des strates subsiste, invisible, une image ».

Kentukis, Samanta Schweblin (par Ivanne Rialland)

Ecrit par Ivanne Rialland , le Mercredi, 24 Mars 2021. , dans Amérique Latine, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Gallimard

Kentukis, Samanta Schweblin, janvier 2021, trad. espagnol (Argentine) Isabelle Gugnon, 265 pages, 20 € Edition: Gallimard

 

C’est à la série Black Mirror que fait penser le nouveau roman de l’argentine Samanta Schweblin : les mignonnes peluches qu’elle invente, les kentukis, sont une manière de révéler les dérives et perversités de notre société technologique. Les kentukis, aux allures d’animaux kawaï, sont pilotés à distance via une interface logicielle. Chaque peluche met donc en relation deux humains, celui qui achète le kentuki, et celui qui achète le code permettant de le contrôler : celui qui « est » le kentuki, à l’abri derrière l’écran de son ordinateur, voit et entend ce qui se passe chez celui qui « a » le kentuki – qui peut, de son côté, plus ou moins dévoiler son intimité. Dans une succession de chapitres brefs, depuis le premier, qui donne le ton par sa noirceur, jusqu’à la surprise finale, l’auteure s’ingénie à explorer toutes les possibilités offertes par ces appariements à l’aveugle – puisque ni le possesseur du kentuki ni celui qui l’anime ne peuvent se choisir, et qu’ils ignorent tout l’un de l’autre.