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Pays de l'Est

Messe pour la ville d’Arras, Andrzej Szczypiorski (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 22 Juin 2021. , dans Pays de l'Est, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Editions Noir sur Blanc

Messe pour la ville d’Arras, Andrzej Szczypiorski, mai 2021, trad. polonais, François Rosset, 165 pages, 18 € Edition: Editions Noir sur Blanc

Dans les grammaires du pouvoir en crise, le Juif est un syntagme central, articulé entre le désespoir d’une opinion publique et la faiblesse d’une autorité qui se veut à l’écoute de la vox populi pour sauver sa pérennité. Dans l’hystérie qui saisit les foules en temps de crise – une épidémie de peste dans ce roman –, la question de l’hystérique au maître politique et/ou spirituel se fait pressante, impérative : « tu dis que tu es le maître, prouve-le ! » – et pour ce faire, il faut trouver le responsable de la crise. Satan n’est pas loin – nous sommes au XVème siècle –, seul le Diable peut avoir déclenché cette malédiction sur Arras. Le Diable, par l’intermédiaire de ses ambassadeurs sur terre : les Juifs. La haine du Juif consubstantielle à la haine de soi, qui la révèle et la propage, lui donne les ailes lourdes de la foule en colère. Que le Juif soit le premier déversoir de la peur est une constante historique universelle.

« Ce fut un jour sans fin. À midi, on exécuta le chef de la communauté. Les gens marchaient de nouveau sur la porte occidentale. Une sorte d’inassouvissement étreignait les cœurs. […] Le feu ravagea de nouveau quelques maisons juives. C’était un mélange de cris, de prières et de jurons, et le son des cloches, par-dessus ce tumulte, battait l’air en cadence ».

Comme si de rien n’était, Alina Nelega (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi , le Vendredi, 21 Mai 2021. , dans Pays de l'Est, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman

Comme si de rien n’était, Alina Nelega, éd. des femmes-Antoinette Fouque, avril 2021, trad. roumain, Florica Courriol, 304 pages, 22 €

 

Transylvanie, entre gel et dégel

La narration du roman d’Alina Nelega, Comme si de rien n’était, suit la chronicité de l’existence de Cristina et de son amie Nana, scolarisées dans un lycée réservé aux enfants de l’élite roumaine, de 1979 à 1989. L’intrigue se déroule principalement en Transylvanie, dans la Roumanie des dix dernières années du régime des époux Ceausescu, couple autour duquel est déployé le culte de la personnalité, décliné à travers les médias et la culture. Des sanctions brutales sont employées contre quiconque tente de passer la frontière et de s’enfuir. La surveillance, la justification d’un quelconque acte considéré comme subversif, sont les oukases de la morale en place, suivis de mises en demeure terrorisantes. Les palpitations amoureuses naissantes entre les deux adolescentes transcendent le contexte dramatique des petites gens, que l’on laisse mourir à l’hôpital, prolétaires qui habitent des immeubles « puant la cigarette et la moisissure ».

Les Fenêtres, Hanna Krall (par Stéphane Bret)

Ecrit par Stéphane Bret , le Vendredi, 07 Mai 2021. , dans Pays de l'Est, Les Livres, Recensions, La Une Livres, Roman, Editions Noir sur Blanc

Les Fenêtres, Hanna Krall, avril 2021, trad. polonais, Margot Carlier, 149 pages, 18 € Edition: Editions Noir sur Blanc

 

La Pologne a capté l’attention dans les années soixante-dix : les observateurs ont assisté à la création d’un syndicat libre dans ce pays encore sous la domination du communisme, Solidarnosc. Le pape Jean-Paul II a contribué également, par son engagement et son prestige moral, au tournant de 1989, qui a engendré la disparition du communisme dans la partie orientale du continent européen.

Hanna Krall, femme de lettres polonaise, décrit dans ce roman, Les fenêtres, non pas l’histoire de la Pologne contemporaine, mais des situations précises, des ambiances, des caractères.

L’action du roman est située en 1984, juste après la levée de l’état de siège. Celina, l’héroïne du roman, est une jeune reporter photographe, elle est âgée d’une quarantaine d’années et assiste au procès de l’étudiant Grzegorz Przemyk, jeune étudiant assassiné par la milice à l’occasion d’une manifestation.

Des âmes vagabondes, Anthologie de poètes symbolistes bulgares, Collectif/Kavaldjiev (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Lundi, 15 Mars 2021. , dans Pays de l'Est, Les Livres, Les Chroniques, La Une CED, Poésie

Des âmes vagabondes, Anthologie de poètes symbolistes bulgares, Collectif/Kavaldjiev, éditions Le Soupirail, octobre 2020, trad. bulgare, Krassimir Kavaldjiev, 226 pages, 25 €

 

Qui écrit ?

Il m’est difficile de prendre mon stylographe pour évoquer ce livre très intéressant consacré à une anthologie de poètes symbolistes bulgares. Tout d’abord parce que l’angle du symbolisme est aigu au regard de ce je connais – ou ne connais pas – de la poésie bulgare. Ensuite, d’autres connaissances de la littérature bulgare en général m’auraient été utiles pour distinguer mieux les points éminents et ceux qui le sont moins – à l’exception ici des deux poétesses dans le corpus des quatorze poètes recensés, qui m’ont paru plus remarquables. Cette indistinction relative tient aussi à ce que je cherchais en lisant. J’essayais de trouver un angle, pour décider qui écrivait, qui chantait, qui disait. Et donc à travers ces présentations de poètes et poétesses, assez renseignées biographiquement, et également par un volume important de poésies pour chacun des auteurs, je pensais trouver une ligne commune dans ce que j’appellerais ici la « bulgaricité ».

Poèmes de transition 1980-2020, Branko Čegec (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel , le Jeudi, 10 Décembre 2020. , dans Pays de l'Est, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Poésie

Poèmes de transition 1980-2020, Branko Čegec, L’Ollave, Domaine croate/Poésie, octobre 2020, trad. croate, Vanda Mikšić, Brankica Radić, Martina Kramer, 144 pages, 15 €

 

Il y a quelque chose d’irritant dans l’aisance et la vaillance si talentueuses du poète croate Branko Čegec : c’est l’impression d’un être frivole, luxurieux, un rien méprisant (ou en tout cas narcissique). Un dandy surdoué, et qui déraille. Et une espèce de détaillant – un brin complaisant – des médiocrités, vanités et vulgarités humaines. Le petit bout de la lorgnette semble son oculaire favori. Il rêve gras : des partenaires sexuels de pure rêverie, on n’a pas à obtenir consentement, et c’est un peu dangereux. Réellement les plaisirs strictement fantasmés (s’appesantissant dans l’apesanteur), sans corps en situation, sans chair réelle à vivre et faire vivre, sont sans fatigue, sans précaution, sans trac, donc facilement faux et dédaigneusement illimitables. Mais tout ça est justement faux, et il faut traverser toute sa feinte nonchalance, et assimiler toutes ses provocations de carabin, pour rencontrer un être étonnamment fidèle, probe et responsable.