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Articles taggés avec: Crahay Delphine

La fenêtre au sud, Gyrðir Elíasson (par Delphine Crahay)

Ecrit par Delphine Crahay , le Mardi, 06 Octobre 2020. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Pays nordiques, Roman

La fenêtre au sud, Gyrðir Elíasson, La Peuplade, 2020, trad. islandais, Catherine Eyjólfsson, 168 pages, 18 €

 

Deuxième volet d’un triptyque sur la solitude dont le premier est Au bord de la Sandá (La Peuplade, 2019), La fenêtre au sud est le journal d’un écrivain qui peine à écrire – ce dont on ne s’étonne guère en lisant son sujet : « l’histoire d’un couple qui se rend dans un hôtel de montagne à l’étranger pour revigorer son union ». Retiré dans une petite maison au bord de la mer, demeure d’un ami séjournant à l’étranger, il mène une vie solitaire dont il consigne minutieusement les menus faits, sur le ton de l’observation.

Dès la première page, une atmosphère sombre, épaisse et lourde est posée : maisons tassées, ciel couvert, brouillard infini, algues amoncelées… jusqu’au narrateur, qui se couvre de glace comme certaines montagnes. Tout est noir, ou gris, et même les éléments a priori anodins – nuit qui tombe, couvercle de la machine à écrire… – accentuent une sensation d’écrasement qui rappelle, l’angoisse en moins, certain couvercle baudelairien.

Les villes de papier, une vie d'Emily Dickinson, Dominique Fortier (par Delphine Crahay)

Ecrit par Delphine Crahay , le Lundi, 28 Septembre 2020. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Grasset

Les villes de papier, Dominique Fortier, septembre 2020, 208 pages, 18,50 € Edition: Grasset

 

Une vie d’Emily Dickinson, et non la vie d’Emily Dickinson, comme l’annonce le sous-titre : l’auteure a pris quelques libertés – c’est bien le moins pour un écrivain – avec la vérité historique – vague épouvantail manchot, baudruche toujours déjà flasque – et ne s’en cache pas : elle précise en note de fin que quelques épisodes de son récit sont « le fruit de son imagination », en espérant qu’on ne parvienne pas à déterminer lesquels – entreprise qui me paraît du reste assez dépourvue d’intérêt.

Car le propos des Villes de papier n’est pas, ou si peu, biographique au sens courant du terme : il s’agit moins de raconter la vie de la poétesse – les faits – que de dérouler le tissu de son existence. Non que les données factuelles soient absentes – loin de là – mais elles ne constituent pas l’essentiel du récit – tout au plus une nécessaire trame de fond. En fait de récit, il s’agit plutôt d’une collection de fragments plus ou moins brefs : notations, évocations, scènes, tableaux, anecdotes…

La Lune bouge lentement mais elle traverse la ville, Corinne Desarzens (par Delphine Crahay)

Ecrit par Delphine Crahay , le Mercredi, 16 Septembre 2020. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, La Baconnière

La Lune bouge lentement mais elle traverse la ville, Corinne Desarzens, juin 2020, 344 pages, 20 € Edition: La Baconnière

 

La Lune bouge lentement mais elle traverse la ville est un recueil de chroniques linguistiques, chacune consacrée à une langue : l’anglais, le russe, le japonais, mais aussi l’arménien, le géorgien, ou encore le romanche. Ces textes, autobiographiques, racontent les voyages de Corinne Desarzens dans les contrées de ces langues d’élection, ainsi que quelques expériences d’étudiante éternelle et ardemment assidue. Ils rapportent des anecdotes, des rencontres, et constituent une galerie de portraits de locuteurs : professeurs, écrivains, artistes, artisans et quidams. Ils contiennent aussi, et ce n’est pas le moindre de leurs attraits, des fragments de lexique… dont on ne peut faire grand-chose sinon s’étonner, s’enchanter et en ânonner béatement les merveilles, en regrettant que leur transcription phonétique ne suffise pas à faire sonner en notre bouche ignare la juste prononciation, ni à les inscrire dans notre mémoire… On serait presque tenté de s’en servir comme viatique, l’ouvrage et les mots retenus étant plus séduisants et inspirants que les Vocabulaire de survie et autres kits pour touristes enclins au baragouin…

Activer les possibles, Isabelle Stengers (par Delphine Crahay)

Ecrit par Delphine Crahay , le Mardi, 08 Septembre 2020. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais

Activer les possibles, Isabelle Stengers, Esperluète, Coll. Orbe, 2018, 144 pages, 12 €

 

Singulier singulière. Étonnement. Blanc.

Souffle. Sève. Deuil. Plaisir. Contrainte.

Résister. Retournement. Traduction.

Nommer. Tissu. Secret. Aspérité.

Perception. Fiction. Intriquer. Effet.

Ces mots, ce sont ceux que Frédérique Dolphijn a choisi de proposer à Isabelle Stengers pour Activer les possibles, un entretien paru aux éditions Esperluète dans la Collection Orbe, qu’elle dirige avec Anne Leloup et qui présente des rencontres dialoguées entre un écrivain, un artiste… et elle-même. L’objet de ces entrevues est le rapport de ces artisans à lecture et à l’écriture : ce que ces activités engagent, requièrent, accomplissent en, pour et par eux. Le modus operandi est le suivant : les mots retenus par Frédérique Dolphijn jouent le rôle de déclencheurs. L’invité les pioche à l’aveugle l’un après l’autre, et le propos se tisse au gré de leur succession hasardeuse.

Lumière d’été, puis vient la nuit, Jón Kalman Stefánsson (par Delphine Crahay)

Ecrit par Delphine Crahay , le Lundi, 31 Août 2020. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Pays nordiques, Roman, Grasset

Lumière d’été, puis vient la nuit, août 2020, trad. Éric Boury, 320 pages, 22,50 € . Ecrivain(s): Jon Kalman Stefansson Edition: Grasset

 

Le dernier roman traduit de Stefánsson, paru en islandais en 2005, est la chronique d’une communauté villageoise des fjords de l’ouest islandais. C’est le récit de leur quotidien, mélange de faits anodins – qui ne le sont pas, ou pas seulement, puisqu’ils sont l’étoffe de leurs jours – et d’événements – qu’on ne peut qualifier de tels que par les effets inattendus et décisifs qu’ils provoquent : ainsi de certain songe en latin, qui bouleverse la vie de celui qu’il visite et change celle du village tout entier.

On retrouve dans Lumière d’été, puis vient la nuit, les thèmes des autres romans de l’Islandais : la part déterminante du hasard dans la vie humaine et l’influence des rêves ; la présence de la mort – et même des morts, en l’occurrence ; l’amour, qui est souverain mais ne peut rien contre la chair ; le désir dans toute sa puissance de bouleversement et d’abrutissement ; la quête de sens ; l’écart entre les gestes et les paroles de l’homme, et son cœur, qui « reste tapi sous la surface et n’apparaît jamais en pleine lumière » ; la violence aussi – quand une femme trompée tue une chienne et tous ses chiots.