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Le Sens de la merveille, Rachel Carson (par Delphine Crahay)

Ecrit par Delphine Crahay 28.06.21 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, USA, Editions José Corti

Le Sens de la merveille, Rachel Carson, février 2021, trad. anglais (USA) Bertrand Fillaudeau, 176 pages, 19 €

Edition: Editions José Corti

Le Sens de la merveille, Rachel Carson (par Delphine Crahay)

 

Beaucoup d’entre nous connaissent de Rachel Carson Printemps silencieux, un ouvrage qui décrit les dégâts causés par les pesticides, paru en 1962. Aujourd’hui, dans la collection qu’elles consacrent à la célébration du vivant sous toutes ses formes, les éditions Corti publient quelques-uns de ses textes, encore inédits en français. Ces textes sont de genres variés : articles, discours, lettres… Ils ouvrent un accès à l’œuvre et aux engagements de Carson, à sa pensée et à sa vision du monde, par le prisme de sujets divers allant des Crabes fantômes atlantiques aux papillons Monarques. Les composantes principales de cette pensée sont : la notion d’« équilibre naturel » et d’unité du monde, ou l’idée que toutes les formes de vie sont reliées entre elles dans des enchaînements et des interdépendances complexes ; la dénonciation des effets néfastes du « progrès » et des méfaits de l’homme dans sa prétention à dominer la nature et sa propension à l’exploitation sans limite des ressources naturelles, dans son « absence de discernement », sa négligence et son incapacité à respecter son environnement ; l’écologie, ou la préservation et la protection de la faune et de la flore ;

un combat pour l’égalité entre les hommes et les femmes ; une visée démocratique : elle soutient que « le grand public est capable d’être informé des dangers qui existent dans l’environnement moderne » et que « les gens globalement sont susceptibles de prendre des décisions intelligentes et de soutenir des mesures de prudence et des actions indispensables et nécessaires ». On y lit aussi, en particulier dans le premier texte, qui porte le même titre que le recueil, une sorte de traité d’éducation, qui passe par un apprentissage de l’observation, de l’attention, du questionnement, du soin et de l’amour de la nature, plutôt que par la transmission de connaissances – ressentir plutôt que savoir.

Ce qui donne aux textes de Rachel Carson leur force et leur valeur, c’est sa rigueur et sa précision ; sa sévérité sans hargne ; sa façon de parler en son nom, avec une conviction assurée mais humble, et de pointer les errements humains sans s’en exempter ni adopter une posture de supériorité, de donneuse de leçon ; une forme de militantisme dont on sent la vigueur mais qui n’est pas dogmatique et qui, s’il tente, bien sûr, de convaincre, se sert d’arguments et parle simplement, franchement et avec mesure, sans user de stratégies de culpabilisation ni chercher de boucs émissaires, sans emphase ni enflure verbale ; un souci affiché de s’adresser à tous – et pas seulement à une minorité instruite ou scientifique.

Ce qui en fait l’agrément, c’est le mélange de dispositions intellectuelles et sensibles qui caractérise l’auteure : un sens rigoureux de l’observation, une exigence de connaissance, une prudence dans les affirmations et une capacité à remettre en question les hypothèses formulées si les faits ne s’y conforment pas ; une attention passionnée, une curiosité amoureuse et fascinée pour toutes les formes de vie, des plus grandes aux plus petites, et jusque dans leurs moindres détails ; une joie à contempler et étudier plantes et bêtes ; une forme de spiritualité et un sens du mystère : « Une par une, les énigmes d’hier ont été résolues, écrit-elle. Mais les solutions paraissent toujours apporter un autre mystère, peut-être encore plus grand. Je doute que les derniers et ultimes secrets de la mer puissent être jamais levés » ; une imagination vive, un sens poétique et une tendance à la songerie – le « sens de la merveille » qui donne son titre au recueil, sensible surtout dans les lettres, les articles et les récits ; moins dans les discours.

En somme, ce livre est une invite à l’émerveillement et à l’étude, un appel à l’humilité et à la responsabilité, ainsi qu’à prendre soin du monde et à l’habiter autrement que nous le faisons – un appel dont on sent, aujourd’hui plus qu’au moment où Rachel Carson écrivait, l’urgence.

 

Delphine Crahay

 

Rachel Carson (1907-1964) est biologiste marine et militante écologiste américaine.

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A propos du rédacteur

Delphine Crahay

 

Lectrice fervente et vorace. Etudiante en lettres – on l’est ad vitam –, enseignante dans un passé révolu, brièvement libraire, bientôt stagiaire dans une maison d’édition. Tient un blog nommé Analectes et brimborions, où l’on trouve des chroniques littéraires et linguistiques, des billets d’humeur, des textes aimés, quelques gribouillages.