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Ce matin-là, Gaëlle Josse (par Delphine Crahay)

Ecrit par Delphine Crahay 12.04.21 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Editions Noir sur Blanc

Ce matin-là, Gaëlle Josse, janvier 2021, 224 pages, 17 €

Edition: Editions Noir sur Blanc

Ce matin-là, Gaëlle Josse (par Delphine Crahay)

 

Un matin, Clara ne peut plus, n’en peut mais. À l’instar de sa voiture qui ne démarre pas et dont la panne agit comme un révélateur de son état, ou un catalyseur de sa chute, elle s’écroule. Pourquoi ce matin-là et pas un autre, le précédent ou le suivant, on l’ignore, et là n’est pas la question. Ça arrive.

S’ensuivent un jour sans travail, une consultation chez le médecin, un arrêt de travail prolongé, un séjour chez sa meilleure amie, la recherche de quelqu’un à aller voir, quelques signes çà et là, comme autant de phares falots mais têtus le long d’une côte lointaine à rejoindre – une femme allumant un cierge dans une église, et priant, un étal de tulipes, le titre d’un roman… Jusqu’à ce que, comme dans les livres de développement personnel mais aussi dans la vraie vie, ce burn-out devienne une chance et une renaissance.

C’est un livre sans surprise, que ce soit dans le traitement du sujet, le style ou la narration. Le thème du burn-out est dans l’air – nauséabond – du temps, et ce sont ses causes habituelles qui sont mises en lumière, avec justesse et, par endroits, ironie : d’une part, le travail. Pression oppressante, responsabilités accablantes, invasion de la vie privée, âpre concurrence entre collègues, vexations et mépris de la hiérarchie, perte de sens… D’autre part, le renoncement à un rêve, à un désir, quelques années plus tôt, raconté dans le premier chapitre en analepse. Et quelques mécanismes connus, causes souterraines – loyauté, peur, manque d’assurance… On notera cependant, dans la composition, les couplets de la vieille ronde Nous n’irons plus au bois, fredons en sourdine dont la présence énigmatique scande l’histoire, crée un contrepoint et ouvre une faille vers on ne sait quel ailleurs.

Sans surprise mais non sans pertinence et agrément – loin s’en faut, cette histoire, à certains égards assez convenue, est emblématique de notre époque, de ce que le travail tel qu’il est conçu, organisé et vécu peut nous infliger. La détresse de Clara est celle de beaucoup d’entre nous, et le chemin qu’elle emprunte vers une nouvelle vie est un possible parmi d’autres – le plus réjouissant. C’est connu, hélas trop connu, mais peut-être pas encore assez, aussi le répéter n’est-il pas inutile, surtout pour refuser cette vie-là, cette vie de morts-vivants qu’on veut nous faire accepter. De même, les interrogations soulevées sur l’amour et le couple, les pointes contre le recours systématique à la chimie pour guérir les maux de l’âme, sont aussi représentatives de notre temps. Ainsi, Ce matin-là est à la fois un livre-témoin et un livre-miroir, peut-être un livre-révélateur ou catalyseur selon le lecteur, et un livre-manifeste, pour « une vie neuve, régénérée ».

Surtout, il y a la manière de Gaëlle Josse. C’est d’abord une écriture d’une fluidité sans heurt, qui nous emporte dans son flux – peut-être un peu trop vite, car on ne s’arrête guère en la lisant… C’est ensuite les mots justes qu’elle choisit pour dire l’errance et les souffrances de Clara, sans emphase ni euphémisme. C’est sa finesse, son acuité et sa précision quand elle décrit les paysages, la sismographie et la météorologie intérieures de la jeune femme, au plus près de leurs mouvements et tremblements présents et passés, jusqu’aux plus infimes : par son art de la nuance, Gaëlle Josse leur rend, ainsi qu’aux détails souvent négligés, leur importance et leur puissance. On sent dans ses livres une attention à chacun des menus fils dont l’étoffe de l’existence est tramée, et ce regard, qui atteste de leur valeur à chacun, est précieux. Il se manifeste notamment par des développements et des énumérations dont chaque élément exprime une facette de la chose évoquée ou décrite – ainsi, Clara « se voit ingurgiter du sécable, du dispersible, du soluble, du buvable, du croquable, de l’avalable, quantité de molécules qui vont murmurer à son cerceau que tout va bien », et « le  temps, naguère si tendu, si segmenté, est devenu un bloc mou, une matière poisseuse, qu’il faut grignoter, éroder, minute par minute, dans un parcours aux contours indistincts, sans repères, sans angles, sans prises, un continuum grisâtre qui s’autodévore dans une lenteur infinie ». C’est une façon de sonder puis de déployer les couches du réel, dans sa complexité et sa diversité, de nous y immerger et de nous mener à son cœur. Ainsi le sens se tisse et se nuance, point par point.

On lit Ce matin-là avec émotion et empathie, en se laissant pénétrer par les mots de l’auteure. Les menus événements qui composent cette histoire, les faits et gestes des personnages, ne s’inscriront sans doute pas dans notre mémoire mais il en restera un reflet, une fragrance, une « légère teinture de l’âme », pour reprendre l’expression de Christian Bobin (Une petite robe de fête).

 

Delphine Crahay

 

Née en 1960, diplômée en droit, en journalisme et en psychologie, Gaëlle Josse est une femme de lettres française. Elle vit aujourd’hui en région parisienne et est l’auteure de nombreux romans, depuis Les Heures silencieuses (2011) jusqu’à son avant-dernier, Une femme à contre-jour (2020).

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A propos du rédacteur

Delphine Crahay

 

Lectrice fervente et vorace. Etudiante en lettres – on l’est ad vitam –, enseignante dans un passé révolu, brièvement libraire, bientôt stagiaire dans une maison d’édition. Tient un blog nommé Analectes et brimborions, où l’on trouve des chroniques littéraires et linguistiques, des billets d’humeur, des textes aimés, quelques gribouillages.