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Articles taggés avec: Mézil Jean-François

La nuit des choses, Marie-Hélène Gauthier (par Jean-François Mézil)

Ecrit par Jean-François Mézil , le Mardi, 17 Mai 2022. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman

La nuit des choses, Marie-Hélène Gauthier, Éditions des Instants, octobre 2021, 207 pages, 16 €

 

 

Ce roman s’apparente au théâtre d’ombres. Il met en scène deux personnages : une femme et un homme. C’est la femme qui tient le rôle principal ; l’homme, lui, est absent – comme effacé ; il est celui qui s’est mis à l’écart, qui a rompu un équilibre, qui a trahi. Et, paradoxalement, cet homme absent, dont on sait qu’il est écrivain, bénéficie d’une « présence amplifiée, plus sonore », si bien qu’on peut parler de monologue à deux, où la femme atténue « le poids de cette absence ».

Elle ? On l’imagine assise sur les marches d’un escalier, se demandant ce qu’il faut faire : continuer de monter ou redescendre ? Elle est là devant nous, on attend, elle va se mettre en mouvement – les pages, les chapitres vont l’aider : ce livre est fait pour ça, est fait pour elle.

Doigts tachés d’ombre, Philippe Leuckx (par Jean-François Mézil)

Ecrit par Jean-François Mézil , le Mercredi, 26 Août 2020. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Editions du Cygne

Doigts tachés d’ombre, mai 2020, 57 pages, 10 € . Ecrivain(s): Philippe Leuckx Edition: Editions du Cygne

 

C’est toujours un pari de chroniquer un livre. Mais quand il s’agit de poèmes, on est tenu à l’impossible.

C’est un homme aux mains nues qui vient à nous au fil des pages. Un homme seul. Mais d’une solitude altière. Il n’a pour seules armes que de courts poèmes. Aériens. Suspendus comme des mobiles. Le vide, autour, les fait remuer. Caresse les mots et fait frémir le blanc qui complète la page.

Poignées de vers après poignées de vers, les images tissent un cocon dans lequel elles déplient leurs ailes. On aimerait lire en fermant les yeux. Prolonger ainsi le vertige des mots et les laisser courir à l’envers des paupières. Pleurer des larmes aquarellées, des larmes bleues, qui disperseraient l’ombre.

Il y a dans ces vers des parfums, des jeux de lumière, une chorégraphie de syllabes. Il y a des attentes, des désirs de rencontre, des pluies qui purifient et la possible surprise au bout.

Requiem pour une ville perdue, Asli Erdoğan (par Jean-François Mézil)

Ecrit par Jean-François Mézil , le Mercredi, 24 Juin 2020. , dans La Une Livres, Actes Sud, Les Livres, Critiques, Bassin méditerranéen, Récits

Requiem pour une ville perdue, mai 2020, trad. turc, Julien Lapeyre de Cabanes, 135 pages, 17 € . Ecrivain(s): Aslı Erdoğan Edition: Actes Sud

 

Amateur de déroulés classiques et de textes bien balisés, s’abstenir.

Dans ce livre, la phrase va où bon lui semble, de préférence en territoire poétique. Elle trotte, elle galope, c’est un cheval sans selle épris de liberté (un cheval turc ?).

Plusieurs mouvements composent ce requiem dédié à une ville perdue. Requiem, certes. Mais la ville ? Istanbul s’impose. « Cette ville affublée de presque autant de noms qu’on en a donnés à Dieu ». « Ce ghetto qui parlait mille langues ». Mais ne comptez pas trop y flâner. Le temps de remonter quelques « raidillons étroits » de Galata, de descendre des « ruelles à pic », d’approcher, sans nous y arrêter, la rue où Asli a « vécu autrefois », d’aborder de loin « les froides entrailles de la ville » pour y croiser « voleurs, ivrognes [et] entraîneuses », nous rebouclons déjà notre valise. Après cette escapade de quelques paragraphes dans Beyoğlu, pendant laquelle le rêve a replié ses ailes, nous voici ramenés vers des contrées sans noms. On est donc aussi bien à Paris, à Londres ou à Vienne. La ville est surtout prétexte à exil et sert d’écrin aux phrases.

Tout ce que je vous dois, Lettres à ses amies, Virginia Woolf (par Jean-François Mézil)

Ecrit par Jean-François Mézil , le Mercredi, 17 Juin 2020. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Tout ce que je vous dois, Lettres à ses amies, Virginia Woolf, L’Orma, mars 2020, trad. anglais, Delphine Ménage, 64 pages, 7,95 €

 

Voilà un petit livre très soigné dans la forme, agrémenté de photographies et d’une jaquette qui se transforme en enveloppe. Chacune des lettres est précédée d’une introduction, situant notamment la destinatrice. Car il s’agit de femmes exclusivement (« seules les femmes stimulent mon imagination »).

Mais venons-en au principal : les extraits de vingt-sept lettres écrites par Virginia Woolf.

Elles ravivent une époque, aujourd’hui révolue, où, faute de passer des heures sur les réseaux sociaux ou pendus à nos portables, on prenait la plume pour joindre ses amis. Un art au demeurant exigeant, « bien plus difficile [que d’]écrire des romans ». Virginia s’y emploie en essayant « toujours d’aller derrière les mots ».

On ne sera pas étonné qu’il y soit question de littérature.

Ici, par exemple : « La littérature est, sans l’ombre d’un doute, l’unique profession intellectuelle et humaine qui vaille […] plus on écrit, meilleur on devient ».

Le rire de Sade, Marie-Paule Farina (par Jean-François Mézil)

Ecrit par Jean-François Mézil , le Mercredi, 29 Avril 2020. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Le rire de Sade, Marie-Paule Farina, L’Harmattan, 2019, 258 pages, 25 €

 

On me pardonnera, j’espère, de chroniquer ce livre alors que je ne suis qu’un piètre lecteur de Sade. J’en avais depuis longtemps du remords et l’ouvrage de Marie-Paule Farina n’a fait que le renforcer. C’est donc un livre qui, entre autres mérites, a celui d’inciter à (re-)découvrir l’œuvre du « divin marquis ».

On y suit les pérégrinations de l’écrivain qui a elles seules valent un roman. Ses allers et venues en prison. Ses lectures. Sa correspondance. Un essai à la fois très étayé et vivant. Jamais on ne s’ennuie. Amateur éclairé ou non de l’œuvre de Sade, nous sommes tous concernés par la « sadothérapie joyeuse » qui nous est proposée. À tous, elle est bénéfique et, a priori, sans effets secondaires.

Bénéfique et facile à prendre, car Marie-Paule Farina enrobe son essai de douceurs à l’instar de Sade qui, pour mieux faire passer la pilule de sa philosophie, l’enrobait de « sucreries romanesques » et enduisait « les bords de la coupe d’un miel doux et doré », comme on le fait pour faire avaler aux enfants une potion amère.