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Actes Sud

Hôzuki L’ombre du chardon, Aki Shimazaki (par Patrick Devaux)

Ecrit par Patrick Devaux , le Mercredi, 23 Octobre 2019. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Québec

Hôzuki L’ombre du chardon, Aki Shimazaki, juin 2019, 128 pages, 6,80 € Edition: Actes Sud

 

Madame Mitsuko et Madame Sato lient connaissance lors d’un achat de livres de philosophie. Leurs enfants respectifs vont sympathiser entre eux, suscitant un amical élan entre les deux femmes. L’intrigue se noue de vies secrètes en non-dits, épreuves féminines à l’appui dans ce monde de traditions ancestrales ayant cours, encore de nos jours parfois, au Japon. L’atmosphère est brillamment rendue à l’appui du décor et de cette littérature très efficace, clairsemée de références inhérentes à la forte tradition japonaise, telle ce « Miaï » (rencontre arrangée en vue d’un mariage) qui en dira long sur le vécu d’une des protagonistes, Madame Sato, secrète avec des intentions à rebondissements.

Outre d’être libraire en livres anciens fort recherchés (cette ambiance est particulièrement bien rendue), Madame Mitsuko exerce, en soirée, un second métier dans le « Yükaku » (quartier des prostituées). Les intrigues sont multiples, notamment pour ce qui concerne les enfants, Tarô et Hanako, lesquels communiquent via « Hiragana » (écriture syllabique japonaise, Tarô étant, lui, sourd de naissance).

Ceux qui partent, Jeanne Benameur (par Jean-François Mézil)

Ecrit par Jean-François Mézil , le Lundi, 14 Octobre 2019. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman

Ceux qui partent, août 2019, 327 pages, 21 € . Ecrivain(s): Jeanne Benameur Edition: Actes Sud

 

Ce livre a des allures de tragi-comédie. Il se passe en deux actes et respecte les trois unités. Tout se déroule au même endroit, New-York (principalement Ellis Island, l’île où débarquent les émigrés) ; tout a lieu en un jour de 1910 (de l’aube d’arrivée du bateau à l’aube du jour suivant).

Dressons, pour commencer, la liste des personnages :

Emilia et Donato Scarpa, son père (il tient d’une main L’Enéide et de l’autre sa fille) ; tous deux ont quitté leur Italie du Nord pour cette Amérique qui promet d’effacer le passé ; dans leurs bagages : les toiles et les pinceaux d’Emilia, les costumes de scène de Donato.

Andrew Jónsson, le New-Yorkais ; épris de photographie, « il s’est habitué maintenant aux arrivées à Ellis Island » ; c’est un vrai Américain à présent, lui dont les ancêtres « ont été pareils à tous ceux de ce jour brumeux ».

Notre ailleurs, Rasha Khayat (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Lundi, 14 Octobre 2019. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Langue allemande, Roman

Notre ailleurs, Rasha Khayat, mai 2019, trad. allemand Isabelle Liber, 208 pages, 20 € Edition: Actes Sud

 

Le droit d’être différent

Tarek est un Saoudien qui a fait des études de médecine en Allemagne. Grâce à ce long séjour, il a connu l’Allemande, Barbara, avec qui il s’est marié. Le père décède en laissant deux enfants : Basil et sa sœur Lalya. « S’il était mort, c’était par défaut de patrie. Le sentiment de ne plus être chez lui nulle part lui avait brisé le cœur. Un nomade, disait-elle (Layla), ne pouvait survivre sans sa tribu » (p.88).

Après la mort de Tarek, Layla décide de s’installer définitivement en Arabie Saoudite où elle se mariera avec un homme qu’elle n’a jamais connu. Son frère Basil reste en Allemagne.

Basil va en Arabie Saoudite pour assister au mariage de sa sœur. La mère refuse d’y aller. Ce court séjour fait sombrer le frère dans un gouffre de souvenirs : son enfance, son père, la terre des ancêtres… Il regarde autrement cette terre qui n’existe que dans ses souvenirs lointains. « La trajectoire de mes ancêtres, la frénésie de leurs déplacements, sous-tend le dilemme de ma propre existence – partir ou rester » (p.91). Qui a raison ? Basil ou sa sœur Layla ? Basil rentrera en Allemagne après le mariage, ou restera comme sa sœur au pays du père ?

L’Imprudence, Loo Hui Phang (par Christelle d'Hérart-Brocard)

Ecrit par Christelle d’Herart-Brocard , le Mardi, 24 Septembre 2019. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, La rentrée littéraire

L’Imprudence, août 2019, 144 pages, 17,50 € . Ecrivain(s): Loo Hui Phang Edition: Actes Sud

 

Dans ce premier roman, Loo Hui Phang affronte courageusement l’épineuse et douloureuse question de l’exil qui se trouve au cœur des préoccupations politiques et sociales actuelles. Son traitement romanesque et distancié (distance inhérente à la fiction et distance temporelle, puisque les événements évoqués eurent lieu durant les guerres d’Indochine) légitime une investigation apolitique, exclusivement centrée sur le chaos identitaire irréversible qui retourne les tripes de celui ou de celle ayant subi le déracinement. Autant dire que ce récit assez court, formellement subtil et aérien, comporte par ailleurs une forte densité émotionnelle, tout en évitant l’écueil des raccourcis psychologisants.

Jeune photographe de 23 ans, la narratrice vit à Paris où elle partage son temps entre sa passion professionnelle et son irrésistible penchant pour les ébats sexuels improvisés et sans lendemain, avec grand nombre de partenaires inconnus. D’où le titre du roman : L’Imprudence, leitmotiv romanesque et véritable substrat héréditaire. Depuis qu’elle a quitté le cocon familial, installé en Normandie, et rejoint la capitale, elle jouit pleinement de sa liberté de jeune femme française émancipée.

Embrasements, Kamila Shamsie (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi , le Jeudi, 05 Septembre 2019. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Asie, Roman, La rentrée littéraire

Embrasements, septembre 2019, trad. anglais (Pakistan) Éric Auzoux, 320 pages, 22,50 € . Ecrivain(s): Kamila Shamsie Edition: Actes Sud

 

La réfutation

Embrasements, de l’anglo-pakistanaise Kamila Shamsie, débute sur une scène d’humiliation provoquée par un interrogatoire kafkaïen mené sans ménagement par des fonctionnaires anglais de l’immigration. La vie d’Isma, la protagoniste, est passée au crible, et le lecteur est averti d’emblée de la façon dont les Européens traitent ceux qu’ils désignent comme Arabes et musulmans (les questions posées par cette police sont par ailleurs d’une rare stupidité). Isolée aux États-Unis, c’est depuis l’ordinateur que la jeune femme reprend contact avec les siens. Le mode opératoire de correspondance se fait par « la fenêtre Skype ». Les remarques d’Isma se trouvent souvent en contradiction, entre réfutation et assentiment. Il est difficile de déterminer où débute la fiction et où commence le réel, ce qui corrobore à une sorte de récit-reportage, mi-inventé, mi-réaliste. Le ton est amer, parfois caustique. Par exemple, un idéal de beauté masculine est prôné par la locutrice, une « chevelure brune bien fournie, un teint bien clair ». La chevelure est chargée d’un pouvoir de séduction et d’exhibition de son intimité sexuelle, sous le poids d’un interdit (d’où le port du voile). Paradoxalement, la couleur noire, dans la symbolique des rêves en Islam, est le signe de la luxuriance, de la force ; en rêver est présage de bonheur.