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Actes Sud

Notre ailleurs, Rasha Khayat (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Lundi, 14 Octobre 2019. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Langue allemande, Roman

Notre ailleurs, Rasha Khayat, mai 2019, trad. allemand Isabelle Liber, 208 pages, 20 € Edition: Actes Sud

 

Le droit d’être différent

Tarek est un Saoudien qui a fait des études de médecine en Allemagne. Grâce à ce long séjour, il a connu l’Allemande, Barbara, avec qui il s’est marié. Le père décède en laissant deux enfants : Basil et sa sœur Lalya. « S’il était mort, c’était par défaut de patrie. Le sentiment de ne plus être chez lui nulle part lui avait brisé le cœur. Un nomade, disait-elle (Layla), ne pouvait survivre sans sa tribu » (p.88).

Après la mort de Tarek, Layla décide de s’installer définitivement en Arabie Saoudite où elle se mariera avec un homme qu’elle n’a jamais connu. Son frère Basil reste en Allemagne.

Basil va en Arabie Saoudite pour assister au mariage de sa sœur. La mère refuse d’y aller. Ce court séjour fait sombrer le frère dans un gouffre de souvenirs : son enfance, son père, la terre des ancêtres… Il regarde autrement cette terre qui n’existe que dans ses souvenirs lointains. « La trajectoire de mes ancêtres, la frénésie de leurs déplacements, sous-tend le dilemme de ma propre existence – partir ou rester » (p.91). Qui a raison ? Basil ou sa sœur Layla ? Basil rentrera en Allemagne après le mariage, ou restera comme sa sœur au pays du père ?

L’Imprudence, Loo Hui Phang (par Christelle d'Hérart-Brocard)

Ecrit par Christelle d’Herart-Brocard , le Mardi, 24 Septembre 2019. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, La rentrée littéraire

L’Imprudence, août 2019, 144 pages, 17,50 € . Ecrivain(s): Loo Hui Phang Edition: Actes Sud

 

Dans ce premier roman, Loo Hui Phang affronte courageusement l’épineuse et douloureuse question de l’exil qui se trouve au cœur des préoccupations politiques et sociales actuelles. Son traitement romanesque et distancié (distance inhérente à la fiction et distance temporelle, puisque les événements évoqués eurent lieu durant les guerres d’Indochine) légitime une investigation apolitique, exclusivement centrée sur le chaos identitaire irréversible qui retourne les tripes de celui ou de celle ayant subi le déracinement. Autant dire que ce récit assez court, formellement subtil et aérien, comporte par ailleurs une forte densité émotionnelle, tout en évitant l’écueil des raccourcis psychologisants.

Jeune photographe de 23 ans, la narratrice vit à Paris où elle partage son temps entre sa passion professionnelle et son irrésistible penchant pour les ébats sexuels improvisés et sans lendemain, avec grand nombre de partenaires inconnus. D’où le titre du roman : L’Imprudence, leitmotiv romanesque et véritable substrat héréditaire. Depuis qu’elle a quitté le cocon familial, installé en Normandie, et rejoint la capitale, elle jouit pleinement de sa liberté de jeune femme française émancipée.

Embrasements, Kamila Shamsie (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi , le Jeudi, 05 Septembre 2019. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Asie, Roman, La rentrée littéraire

Embrasements, septembre 2019, trad. anglais (Pakistan) Éric Auzoux, 320 pages, 22,50 € . Ecrivain(s): Kamila Shamsie Edition: Actes Sud

 

La réfutation

Embrasements, de l’anglo-pakistanaise Kamila Shamsie, débute sur une scène d’humiliation provoquée par un interrogatoire kafkaïen mené sans ménagement par des fonctionnaires anglais de l’immigration. La vie d’Isma, la protagoniste, est passée au crible, et le lecteur est averti d’emblée de la façon dont les Européens traitent ceux qu’ils désignent comme Arabes et musulmans (les questions posées par cette police sont par ailleurs d’une rare stupidité). Isolée aux États-Unis, c’est depuis l’ordinateur que la jeune femme reprend contact avec les siens. Le mode opératoire de correspondance se fait par « la fenêtre Skype ». Les remarques d’Isma se trouvent souvent en contradiction, entre réfutation et assentiment. Il est difficile de déterminer où débute la fiction et où commence le réel, ce qui corrobore à une sorte de récit-reportage, mi-inventé, mi-réaliste. Le ton est amer, parfois caustique. Par exemple, un idéal de beauté masculine est prôné par la locutrice, une « chevelure brune bien fournie, un teint bien clair ». La chevelure est chargée d’un pouvoir de séduction et d’exhibition de son intimité sexuelle, sous le poids d’un interdit (d’où le port du voile). Paradoxalement, la couleur noire, dans la symbolique des rêves en Islam, est le signe de la luxuriance, de la force ; en rêver est présage de bonheur.

Dépasser la mort, L’agir de la littérature, Myriam Watthee-Delmotte (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Jeudi, 29 Août 2019. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, Essais, La Une Livres

Dépasser la mort, L’agir de la littérature, janvier 2019, 272 pages, 21 € . Ecrivain(s): Myriam Watthee-Delmotte Edition: Actes Sud

 

Si le réel de la mort est le plus grand impossible à signifier, ce n’est pas uniquement parce qu’il est ce que l’homme ne saurait, par essence, se représenter autrement qu’en étant secouru par les prestiges de l’imagination (cf. La Mort de Jankélévitch). Le réel de la mort a ce « statut » dans le sens où tout réel, quel qu’il soit, résiste à la signification. Comme le résume la psychanalyste lacanienne Colette Soler, « le réel est ce qui résiste à la symbolisation. Dès que vous avez un signifiant vous […] pass[ez] dans le symbolique ». Autrement dit : dès que vous avez un signifiant, vous êtes ailleurs.

Ce réel de la mort nous est irrévocablement, à terme, échu. Et cette conscience que nous avons de notre finitude, si paradoxalement elle ne nous ouvre pas – pour reprendre les termes de David Le Breton dans Déclinaisons du corps – « à la ferveur du monde », peut être synonyme de désolation. Stéphane Bouquet murmure dans Le mot frère : « Nous sommes des fragilités disposées dans la mort ».

La Nuit de noces de Si Béchir, Habib Selmi (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Lundi, 26 Août 2019. , dans Actes Sud, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Maghreb

La Nuit de noces de Si Béchir, avril 2019, trad. arabe Samia Naïm, 206 pages, 21,80 € . Ecrivain(s): Habib Selmi Edition: Actes Sud

Le complexe de la virginité dans le monde « arabe »

L’histoire se passe dans un village de la campagne tunisienne où les échos de la révolution ne parviennent que par la radio. Une rumeur se propage depuis le café du village. On dit que Si Béchir, un commerçant de bétail, n’a pas réussi à déflorer sa femme Mabrouka lors de la nuit de noces et que c’est son ami Mustafa qui l’a fait à sa place. « Oui, ils racontent que c’est Mustafa qui a défloré Mabrouka quand il s’est aperçu que son ami n’y arrivait pas après plusieurs tentatives ! » (p.8).

Vraie ou fausse, la rumeur envahit tout le village. Les relations se fissurent au sein des couples et des familles. Le doute s’empare des habitants. Chacun soupçonne l’autre d’être à l’origine de la rumeur. Tout le monde se pose des questions sans réponse. La paranoïa et l’obsession l’emportent sur la raison.

La belle-mère de Béchir prépare un plan pour tuer Mustafa qui serait pour elle la source de la rumeur. Béchir réussira-t-il à tourner la page de sa nuit de noces ou ira-t-il jusqu’au bout de ses questions ? Sa belle-mère exécutera-t-elle son homicide pour sauver l’honneur de sa fille Mabrouka ? Et si chacun des deux amis, Béchir et Mustafa, aimait la femme de l’autre en cachette ?