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Le Fruit le plus rare, ou la vie d’Edmond Albius, Gaëlle Bélem (par Théo Ananissoh)

Ecrit par Theo Ananissoh 28.09.23 dans La Une Livres, Afrique, Les Livres, Critiques, Roman, Gallimard

Le Fruit le plus rare, ou la vie d’Edmond Albius, Gaëlle Bélem, Gallimard, Coll. Continents Noirs, août 2023, 238 pages, 20 €

Edition: Gallimard

Le Fruit le plus rare, ou la vie d’Edmond Albius, Gaëlle Bélem (par Théo Ananissoh)

 

Il y a deux bons et puissants romans en un dans ce deuxième ouvrage que publie Gaëlle Bélem.

« Il s’appelle Edmond, il a douze ans. Dans un XIXe siècle fade comme la pluie, où le peuple mange utile, loin de tout souci de goût, de présentation ou de parfum des aliments, Edmond vient de produire une nouvelle épice. Dans un siècle donc où on n’a l’habitude que de deux saveurs, l’amer des margozes et l’acide du citron-galet, où le sucre de canne est rare, dans un siècle disions-nous où la patate douce, le pain et les aigreurs d’estomac triomphent, lui Edmond, douze ans, apporte au monde occidental une saveur nouvelle, un arôme oublié depuis le XVIe siècle. L’arôme vanille ».

Edmond – il aura un patronyme bien plus tard, après l’abolition de l’esclavage en 1848 – est né de parents esclaves sur l’île Bourbon (La Réunion) au début du XIXe siècle. Orphelin précoce, il est recueilli et gardé avec lui dans son jardin de botaniste amateur et passionné par le maître Ferréol Beaumont…

Une faveur exceptionnelle qui s’explique sans doute par la situation de veuf solitaire et inconsolé de Ferréol. Edmond grandit au milieu de multiples plantes et fleurs, entend, écoute, reçoit. Il ne sait ni lire ni écrire mais apprend à observer et à penser en… botaniste. Comme ces génies qui, dit-on, un jour, sans crier gare, résolvent un problème ardu de mathématiques qui a tenu en échec des siècles d’esprits brillants, Edmond découvre à douze ans – à tâtons certes, en cherchant la réponse à une question qui taraudait, mieux que son maître, d’éminents botanistes d’Europe – le secret de la fécondation artificielle des fleurs de vanille. Un adolescent ! Sans aucune éducation livresque ! Un être qui, malgré tout, n’est qu’un bien meuble ! Mais l’histoire ne peut être, ne sera pas un conte de fées pour autant. Edmond est certes affranchi comme tous ses semblables en 1848, à « presque vingt ans », mais il mourra trois décennies plus tard sans avoir jamais pu s’arracher à la condition servile de ses parents et aïeux. La suite de sa vie, toute sa vie d’adulte, est en contradiction, en opposition catégorique avec l’extraordinaire douceur dont il a fait don au monde.

« Rue de Rivoli, un parfumeur crée Sud sauvage que les dandys et les dames de la cour s’arrachent. Dans tout Paris on parle de sa note bleutée, sucrée, fumée, en même temps qu’animale. Aux antipodes de toutes les senteurs connues. Dans tout Paris on loue cette fragrance vanille-bergamote-basilic présentée dans un flacon de cristal agrémenté d’un ruban et de satin. C’est du jamais-vu ce Sud sauvage. On a créé un parfum magique, sensible comme un frisson ».

Gaëlle Bélem est une excellente romancière. Elle peint des lieux, des situations plus vraies que réelles, elle imagine, prête des mots et des pensées exactes à des personnages qui ont existé. Le tableau humain et social du XIXe siècle sur l’île Bourbon est présenté en retraçant, grâce aux documents d’archives, l’existence à la fois élue et damnée d’Edmond Albius. Le sort individuel et la condition humaine générale s’étayent et s’illustrent réciproquement dans un récit prenant. Le foisonnement des connaissances en botanique enrichit une agréable verve narrative.

Deux romans en un, disions-nous ? Question d’angle de vue. Vie et misères d’Edmond Albius, découvreur de l’art de féconder les fleurs de vanille ou Edmond Albius, esclave en quête du fruit le plus doux et le plus rare : la liberté (la vraie) ! Dans les deux façons de voir, il s’agit de la fécondation de ce qui sinon demeure stérile.

 

Théo Ananissoh

 

Gaëlle Bélem est née à l’île de La Réunion. En 2020, elle publie son premier roman, Un monstre est là, derrière la porte, Grand Prix du Roman Métis, et Prix André Dubreuil-SGDL du premier roman.

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A propos du rédacteur

Theo Ananissoh

 

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Domaines de prédilection : Afrique, romans anglophones (de la diaspora).
Genre : Romans
Maisons d'édition les plus fréquentes : Groupe Gallimard, Elyzad (Tunisie), éd. Sabine Wespieser

Théo Ananissoh est un écrivain togolais, né en Centrafrique en 1962, où il a vécu jusqu'à l'âge de 12 ans.

Il a suivi des études de lettres modernes et de littérature comparée à l’université de Paris 3 – Sorbonne nouvelle. Il a enseigné en France et en Allemagne. Il vit en Allemagne depuis 1994 et a publié trois romans chez Gallimard dans la collection Continents noirs.

Il a aussi écrit un récit à l'occasion d'une résidence d'écriture en Tunisie, publié dans un ouvrage collectif : "1 moins un", in Vingt ans pour plus tard, Tunis, Ed. Elyzad, 2009.

 

Lisahoé, roman, 2005 (ISBN 978-2070771646)

Un reptile par habitant, roman, 2007 (ISBN 978-2070782949)

Ténèbres à midi, roman, 2010 (ISBN 978-2070127757)

L'invitation, roman, Éditions Elyzad, Tunis 2013

1 moins un, récit, (dans Vingt ans pour plus tard), 2009