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Articles taggés avec: Banderier Gilles

Le retour du Phénix, Ralph Toledano (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Vendredi, 22 Février 2019. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Albin Michel, Roman

Le retour du Phénix, août 2018, 408 pages, 22 € . Ecrivain(s): Ralph Toledano Edition: Albin Michel

 

Parmi les innombrables « romans de la rentrée », Le retour du Phénix détone et fait entendre une mélodie singulière. À la manière de la clef sur une portée, le premier chapitre, qui voit passer la silhouette de Bernard Berenson (de son vrai nom Bernhard Valvrojenski), le célèbre expert et critique d’art, donne le ton et installe le lecteur à une certaine altitude. En lisant le premier chapitre, on songe à Mario Praz (d’ailleurs mentionné page 303) et à ce qu’il écrivit sur les magnats américains qui collectionnent sans vraiment les comprendre des merveilles de l’art européen. Par un phénomène que l’on s’explique mal, les œuvres perdent quelque chose d’impondérable – leur âme ? – en franchissant l’Atlantique. Les cloisterssi soigneusement démontés puis remontés à New-York rendent un son faux.

Ce n’est pas aux États-Unis que commence réellement Le retour du Phénix, mais à Rome. L’héroïne, née Juive au Maroc, n’a eu qu’à traverser la Méditerranée. Ce fut assez. Hier comme aujourd’hui et peut-être comme toujours, Rome n’est plus dans Rome. Dans la Ville éternelle se réfracte mieux qu’ailleurs la crise spirituelle du monde occidental. Cette crise, qui peut passer inaperçue au milieu de l’agitation new-yorkaise, apparaît de manière poignante parmi les fastes et les vestiges romains.

Dieu n’a jamais voulu ça, Jonathan Sacks (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Jeudi, 14 Février 2019. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Albin Michel

Dieu n’a jamais voulu ça, Jonathan Sacks, Albin-Michel, mars 2018, trad. anglais Julien Darmon, 366 pages, 20 €

Au mitan du XXesiècle, alors que deux puissances qui détenaient chacune assez d’ogives nucléaires pour faire disparaître toute forme de vie sur terre s’observaient ombrageusement, l’une guettant chez l’autre le moindre geste hostile, rares étaient ceux à imaginer que, si l’humanité échappait à l’anéantissement atomique, elle devrait ensuite affronter une très ancienne croyance. Pour beaucoup, selon un schéma faux, les « grandes religions » (et les petites également) étaient destinées soit à disparaître, soit à subsister à l’état de fossiles. Après un XXesiècle monstrueux, on plaça de grands espoirs dans le XXIesiècle. La « fin de l’histoire » verrait enfin advenir le règne paisible de la paix perpétuelle prédite par les Lumières. Ces espoirs s’effondrèrent en même temps que le World Trade Center. La stupeur fut générale, à l’exception de ceux qui, dès 1979 et la révolution iranienne, avaient compris ce qui était en train de se produire. Le méchant génie sortait à nouveau de la lampe.

Sir Jonathan Sacks n’étudie pas la violence religieuse en général. Il n’évoque pas la cruauté perverse et hystérique des religions amérindiennes d’avant Colomb. Son propos englobe les trois religions faussement dites « du Livre » : le judaïsme, le christianisme et l’islam. L’existence d’une figure commune (Abraham) ne peut masquer des différences cardinales. Certaines pages de Dieu n’a jamais voulu ça sont d’un intérêt prodigieux ; d’autres susciteront la controverse.

Comment je suis devenu moi-même, Irvin D. Yalom (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Mardi, 29 Janvier 2019. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Albin Michel, Biographie, Essais, USA

Comment je suis devenu moi-même, août 2018, trad. anglais (USA) Françoise Adelstain, 428 pages, 23,90 € . Ecrivain(s): Irvin D. Yalom Edition: Albin Michel

 

Toute autobiographie est prétentieuse, d’une manière explicite ou implicite. Elle postule que la vie de qui tient la plume s’est distinguée de la vie des cent milliards d’êtres humains qui l’ont précédée ou accompagnée, de manière suffisamment nette et remarquable pour qu’elle vaille la peine d’être racontée et imprimée. C’est un peu comme si on inaugurait sa propre statue, dans un parc de sa ville natale.

Cette idée, que peu d’entreprises littéraires sont a priorimoins modestes que l’autobiographie, ressurgit en considérant un titre pareil : Comment je suis devenu moi-même. L’original anglais (Becoming myself. A Psychiatrist’s Memoir) est un ton en-dessous et a le mérite de relier l’entreprise autobiographique à ce qui fut, pour Irvin D. Yalom, l’aventure de sa vie.

Auteur de The Theory and Practice of Group Psychotherapy, un manuel de psychiatrie estimé aux États-Unis (c’est en tout cas lui qui l’affirme et il n’y a pas de raison d’en douter), Irvin D. Yalom est connu en France par ses romans, prenant pour personnages de grands philosophes du passé (Le Problème SpinozaLa Méthode SchopenhauerEt Nietzsche a pleuré).

1994, Adlène Meddi (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Lundi, 21 Janvier 2019. , dans Rivages, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Maghreb, Roman

1994, septembre 2018, 332 pages, 20 € . Ecrivain(s): Adlène Meddi Edition: Rivages

 

Donner un millésime comme titre à un roman peut être une manière délibérée de rendre hommage à George Orwell et de se ranger sous son patronage ; en particulier quand le titre en question contient certains chiffres talismaniques. Ce fut ainsi le cas pour la dystopie de Boualem Sansal, 2084. Son compatriote Adlène Meddi a choisi, de son côté, une autre date : 1994. Pourtant, le modèle orwellien paraît loin, ne serait-ce que dans la mesure où l’auteur ne scrute pas l’avenir, mais le passé d’un pays – le sien, l’Algérie ; celui d’une génération (qui connut la guerre d’indépendance) et de ses fils. Il en va, semble-t-il, de la violence comme de l’énergie : une fois produite, si elle ne se transforme pas, elle ne disparaît jamais et, quand elle donne l’impression d’avoir disparu, c’est qu’elle est partie au mauvais endroit. On dit que le charnier dans lequel les victimes du massacre d’Oran (5 juillet 1962) furent ensevelies par les bulldozers de l’armée française empuantit la ville pendant des années. De la décennie 1950 à la décennie 1990, une violence déchaînée traversa l’Algérie et, comme elle n’avait plus d’appelés français à décapiter, elle se retourna contre les Algériens eux-mêmes. On a beaucoup écrit sur les méthodes employées par l’armée française pendant les « événements », mais le FLN et les autres mouvements indépendantistes (c’est ici un Algérien qui le rappelle) n’étaient pas composés d’anges et de saints.

Chers fanatiques Trois réflexions, Amos Oz (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Mercredi, 16 Janvier 2019. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Gallimard

Chers fanatiques Trois réflexions, octobre 2018, trad. hébreu Sylvie Cohen, 118 pages, 10,50 € . Ecrivain(s): Amos Oz Edition: Gallimard

 

Le nouveau livre d’Amos Oz, Chers fanatiques (dont le titre français, qui ne colle pas à l’original hébreu, évoque malencontreusement le Chers Djihadistes de Philippe Muray) est un recueil de trois articles très différents.

Le premier aborde la question du fanatisme en général et du fanatisme religieux en particulier. Tout se passe comme si une sorte de surmoi mystérieux interdisait à Amos Oz (et à nombre d’intellectuels) d’envisager le fanatisme islamique en tant que tel, dans sa spécificité, son impiété et son caractère intrinsèque (quand l’islam n’a-t-il pas été violent ?), sans lui chercher aussitôt des correspondants parfois boiteux dans la Bible hébraïque ou l’histoire de l’Église. Oz place sur le même plan des choses dissemblables, voire des phénomènes qui n’existent pas. On n’a jamais assisté, en Europe, à des pogroms prenant des « migrants » pour victimes. Les « profanations » de mosquées, quand elles se produisent, demeurent des exceptions et se limitent à des plaisanteries de bas aloi (une tranche de jambon dans la boite aux lettres). En France du moins, la décence ordinaire et des siècles de civilisation ont fait que, même après les massacres du RER, de Charlie-Hebdo, de l’Hyper-Cacher ou du Bataclan, aucun musulman n’a été molesté par esprit de vengeance.