Identification

Critiques

Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux

Ecrit par Marie du Crest , le Vendredi, 16 Mai 2014. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, Seuil

Regarde les lumières mon amour, mars 2014, 72 pages, 5,90 € . Ecrivain(s): Annie Ernaux Edition: Seuil

 

 

L’épicerie normande

Annie Ernaux, en 2008, publiait Les années, livre majeur dans lequel elle tissait l’étoffe de toutes les vies : la sienne et les nôtres. D’une certaine manière, en participant au projet éditorial de Pierre Ronsavallon avec cette nouvelle collection au Seuil, de livres, et de publications en ligne consacrées « au parlement des invisibles », elle accomplit le même itinéraire, celui qui va de soi aux autres et des autres à soi, mais ici plus modestement par le format du texte (moins de 100 pages), l’unité réduite du lieu : l’hypermarché Auchan de Cergy et le genre du journal intime tenu entre le 8 novembre 2012 et le 22 octobre 2013, journal des « choses vues ». Il s’agit à la fois d’une entreprise à la première personne, autobiographique, avec l’évocation de souvenirs anciens et d’une démarche politique : Il y a vingt ans, je me suis trouvée à faire des courses dans un supermarché à Kosice, en Slovaquie.

Œuvres complètes, Madame de Lafayette en La Pléiade

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Jeudi, 15 Mai 2014. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, Récits, La Pléiade Gallimard

Madame de Lafayette Œuvres complètes, Edition établie, présentée et annotée par Camille Esmein-Sarrazin. 1600 p. 60 € jusqu’au 30 juin 2014, 68 € après . Ecrivain(s): Madame de Lafayette Edition: La Pléiade Gallimard

 

 

La Pléiade accueille Madame de Lafayette et c’est une belle nouvelle pour les Lettres françaises et en particulier pour les femmes de lettres françaises. Elle fut, elle est un des fleurons de ce qu’elle contribua fortement à inventer : le roman moderne.

L’incroyable modernité de l’écriture de Marie-Madeleine Pioche de la Vergne, dite Madame de Lafayette, vient de sa réflexivité permanente, sorte d’introspection constante des personnages qui annonce les grands romans du XIXème siècle – ceux de Flaubert en particulier – et du XXème siècle. Elle marque ainsi une véritable révolution littéraire, elle qui était pourtant d’une telle discrétion qu’elle cacha même longtemps qu’elle était l’auteure de la Princesse de Clèves. C’est donc un véritable retour aux sources du roman moderne que nous offre La Pléiade.

Qui a tué Jeanne d’Arc ?, Bernard Michal

Ecrit par Vincent Robin , le Jeudi, 15 Mai 2014. , dans Critiques, Les Livres, Essais, La Une Livres, Editions Omnibus, Histoire

Qui a tué Jeanne d’Arc ?, mars 2014, 200 p. 9 € . Ecrivain(s): Bernard Michal Edition: Editions Omnibus

Sur le bûcher dressé place du Vieux-Marché à Rouen en ce matin du 30 mai 1430, un écriteau stipule : « Jehanne qui s’est fait nommer la Pucelle, menteresse, pernicieuse, abuseresse du peuple, devineresse, superstitieuse, blasphémeresse de Dieu, présomptueuse, malcréante de la foi de Jésus-Christ, vanteresse, idolâtre, cruelle, dissolue, invocatrice de diables, apostate, schismatique et hérétique ». Il est environ 9 heures quand, « revêtue de la robe de deuil que l’Inquisition réserve à ses condamnés », juchée debout sur une charrette escortée par huit cents soldats anglais, apparaît à la foule, massivement rassemblée là, celle qui s’en va connaître le sort des flammes. Jean Massieu, l’huissier chargé des mouvements de l’inculpée, Martin Ladvenu, le frère dominicain également voué à l’entourer dans ces instants particuliers, l’ont informée auparavant. Pour elle, Jeanne d’Arc, le moment est venu où elle doit périr par le feu. Un tel déroulement tragique s’inscrit en réalité en application immédiate de la sentence officielle qui a été prononcée peu de temps avant contre la jeune femme.

Au regard du débat judiciaire de quatre mois qui se refermait ainsi, mais au long duquel l’accusée avait toujours semblé pouvoir légitimement défendre sa cause, un tel dénouement ne semblait devoir se confondre avec celui d’une exécution sommaire, quand bien même la liste additive des griefs accusateurs pesa d’un seul coup pour suggérer qu’une raison autre et supérieure se dissimulât tout derrière elle…

Le Départ, Ernst Stadler

Ecrit par Didier Ayres , le Jeudi, 15 Mai 2014. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Langue allemande, Poésie, Arfuyen

Le Départ, trad. de l’allemand par Philippe Abry avril 2014, 230 pages, 14 € . Ecrivain(s): Ernst Stadler Edition: Arfuyen

 

Ernst Stadler ou Le Poème mystique

Je sais que le mot mystique est parfois employé à tort, mais s’agissant des poèmes d’Ernst Stadler, je n’ai que cette épithète pour clarifier un peu mon sentiment. D’ailleurs, je précise qu’au moment où je rédige ces notes, je n’ai lu que Le Départ que publient les éditions Arfuyen en bilingue, dans la toujours très belle collection Neige, traduction que l’on doit à Philippe Abry. Le poète alsacien qui écrit ici en allemand a eu une courte existence et a disparu sur le champ de bataille en 1914. Ce sont les seules informations biographiques que j’ai pris en compte dans l’appareil critique qui accompagne ce beau livre, parce qu’il me semblait que le caractère éphémère de l’existence du poète pouvait donner un sens au lyrisme de son écriture.

Pour finir, on reste très vite saisi par la première section du livre qui s’appelle La fuite, série de poèmes sombres et pessimistes, variations sur la douleur et le drame intérieur du poète, la mort, le sexe comme une autre mort et le tout dans une langue un peu expressionniste et colorée. Mais cette violence morbide ne dure pas jusqu’au bout de l’ouvrage, et la dernière section du livre s’intitule LE REPOS, avec un premier poème dont le premier vers est :

La Maison des chagrins, Victor del Árbol

Ecrit par Marc Ossorguine , le Mardi, 13 Mai 2014. , dans Critiques, Les Livres, Polars, La Une Livres, Roman, Espagne, Actes Noirs (Actes Sud)

La Maison des chagrins (Respirar por la herida) traduit de l’espagnol par Claude Bleton, septembre 2013, 480 pages, 23,50 € . Ecrivain(s): Victor del Arbol Edition: Actes Noirs (Actes Sud)

 

« Evoquer le passé et le rattacher au présent pouvait être aussi épuisant qu’explorer un labyrinthe dont on ne connaîtrait qu’une partie ».

Pour parler de la Maison des chagrins, c’est d’abord un propos de Goethe qui nous revient. Un propos où il s’étonne et se félicite – à propos de Jacques le fataliste de Diderot – d’être capable d’engloutir une telle portion d’un seul coup. C’est bien ce que l’on peut ressentir après avoir dévoré ces presque 500 pages en quelques heures. C’est qu’il ne sont pas si fréquents les récits et les livres qui vous attrapent et ne vous laissent plus de répit avant la dernière page, voire au-delà. Ce fut le cas pour nous avec La tristesse du Samouraï, cela a de nouveau été le cas avec cette Maison des chagrins.

Il y a quelque chose de désespérant et de vertigineux dans les récits multiples qui se croisent et se lient inextricablement au fil des chapitres. Le titre original insiste sur la blessure que chacun porte et avec laquelle il vit. Blessure par laquelle chacun vit, continue de vivre ou de survivre. Des blessures morales qui sont aussi des blessures physiques qui ont marqué profondément les corps : genou et main mutilés, visage défiguré par une cicatrice, stérilité...