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Les Chroniques

Les Mirages de la certitude, Essai sur la problématique corps/esprit, Siri Hustvedt (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Jeudi, 11 Octobre 2018. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Les Mirages de la certitude, Essai sur la problématique corps/esprit, Siri Hustvedt, Actes-Sud, mars 2018, trad. anglais (USA) Christine Le Bœuf, 408 pages, 23,50 €

 

À plusieurs reprises, George Steiner a constaté – pour le déplorer – que les écrivains composaient leurs œuvres sans le moins du monde tenir compte des avancées scientifiques considérables accomplies au cours des dernières décennies : « Aujourd’hui, la grande aventure de l’âme, ce sont les sciences qui se trouvent placées devant les trois portes – ne disons pas ultimes mais phénoménales : réussir à créer de la vie humaine complètement in vitro, et à la cloner ; comprendre ce qu’est le moi, la conscience […] ; découvrir les limites de l’univers en déterminant quand a commencé le temps (les recherches comme celles de Stephen Hawking). Devant de telles questions, que voulez-vous, j’éprouve un certain ennui à lire un roman sur le thème d’un adultère à Neuilly. Les écrivains de nos belles-lettres ne veulent pas suer un peu, faire le boulot pour avoir une approche, même la plus rudimentaire, de l’univers de l’imagination dans les sciences et de cette poétique de l’énergie pure qu’on y trouve » (Le Monde de l’éducation, décembre 1999, p.19a-b ; repris dans Pierre Boncenne, Faites comme si je n’avais rien dit, Le Seuil, 2003, p.537-538).

Mordre l’essentiel, Christophe Esnault (par Murielle Compère-Demarcy)

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) , le Jeudi, 11 Octobre 2018. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Mordre l’essentiel, Christophe Esnault, Tinbad-Poésie, mai 2018, 332 pages, 26 €

Dans la vie après tout, tout n’est-il pas question de syntaxe (désaxée, normative ou transgressée) et de style ? Avec le don, ou pas, d’une voix singulière. Nous en avons une ici, la voix singulière de Christophe Esnault. Étonnante, décalée, pour la meilleure envergure. Amplifiée par ses ratures, pour « rater encore » ; augmentée par ses vomissures ; ses raclures où morfler, renifler / expectorer (plus que respirer, « respirer, c’est déjà cautionner un système »).

« Ce que vous avez pris pour mes œuvres, écrivait Artaud, n’étaient que les déchets de moi-même, ces raclures de l’âme que l’homme normal n’accueille pas ». Nous y sommes.

Quand le lecteur recevra ce livre il y replongera, forcément, pour « rater mieux » sa vie ordinaire. Y reviendra, se retournera tous ses sens déréglés, biffera peut-être l’ambition secrète de devenir un jour « un écrivain » si ce n’était qu’écrivain « raté ordinaire » ou reverra sa posture en crevant la baudruche de ses illusions. Les autres souriront de découvrir, dans le style de Christophe Esnault, l’invisible d’évidences tues au quotidien surgir ici la tête de l’eau, une succession de situations absurdes nommée Vivre, une « altérité du ratage. Ou l’inverse ».

Lionel Ray, Souvenirs de la maison du Temps (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Mercredi, 10 Octobre 2018. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Lionel Ray, Souvenirs de la maison du Temps, Gallimard, collection Blanche, 2017

 

Aujourd’hui. Hier. Certaines œuvres ne cessent de cheminer en nous, empruntant le chemin de notre sang, venant faire corps, sans rudesse, avec chaque battement de notre cœur. Ainsi Ève de Charles Péguy (« FIDELI FIDELIS »)*. Par la grâce de la vieillesse, Lionel Ray, fin connaisseur de Péguy et amoureux du grand souffle que son œuvre contient (et qui semble emprunté, en une certaine manière – musicale – aux immensités de beauté que recèle la province de Terre de Feu), a su s’en remettre, tout entier, au murmure, grâce à quoi un ruisselet peut devenir une voix. Notre voix. Au point qu’il nous soit possible de vraiment parler.

Aujourd’hui ? « Un je-ne-sais-quoi d’azur et de cristal / C’est le diamant du regard sous des cheveux cendrés […] » Hier ? « On vivait à voix haute de fêtes furtives / Et d’innocence sous le regard radieux / Des saisons souveraines ».

Peaux d’écriture (3) Une marqueterie intérieure (par Nathalie de Courson)

Ecrit par Nathalie de Courson , le Mercredi, 10 Octobre 2018. , dans Les Chroniques, Chroniques régulières, La Une CED

 

A propos d’Eclat du fragment de Bai Chuan (L’Amourier, 2002, 13 €)

Quelle peau d’écriture se fabrique un écorché ? Comment une effraction physique s’inscrit-elle dans la chair des mots ? Quel contenant donner à des lambeaux ? Des écrivains aussi divers qu’Antonin Artaud, Primo Levi, Paul Celan, et plus récemment Philippe Lançon apportent chacun à ces questions leur réponse particulière. L’originalité d’Eclat du fragment tient à ce que son auteur, Bai Chuan, s’efforce d’enduire soigneusement son texte d’une laque qu’il s’emploie simultanément à faire sauter.

Victime dans son adolescence d’un viol, Bai Chuan ne nous l’apprend que dans le dernier quart de ce livre qui, disons-le tout de suite, n’appartient en rien à la littérature de témoignage. Bai Chuan est le pseudonyme dont s’enveloppe un auteur qui écrit en français, vit à Taiwan, et tient à donner à ce petit livre de 72 pages un contenant solide en l’inscrivant dans un genre littéraire chinois, le « sanwen », ensemble de proses brèves d’une composition très libre et à la croisée des genres : essais « à sauts et gambades », souvenirs de famille, portraits, impressions, récits de voyages. L’éclat du fragment, c’est donc d’abord la mise en valeur de la beauté rayonnante des formes brèves chinoises.

Archivophobie : Pourquoi les Algériens ont-ils peur de leurs archives ? (par Amin Zaoui)

Ecrit par Amin Zaoui , le Mardi, 09 Octobre 2018. , dans Les Chroniques, Chroniques régulières, La Une CED

 

Archivophobie est une maladie purement algérienne !

Quand ils entendent le mot « archives », ils ont la peur au ventre ! Cela est le sentiment des Algériens qui ont vécu la guerre de libération, ceux qui ont regardé, en spectateurs, passer la révolution algérienne, ceux qui ont pris le train dans sa dernière station, ceux qui ont pris le maquis après la déclaration du cessez-le-feu, ceux qui ont profité de la révolution, ceux… Le passé est une ombre gardienne !

L’Histoire est un paradis pour les uns et elle est une géhenne pour d’autres, bien qu’ils soient, les uns et les autres, dans l’Algérie aujourd’hui, peut-être, ensemble, dans le même sac politique, dans le même train de vie, usant du même discours !

Il n’y a pas d’écriture propre de l’Histoire, une écriture transparente, équitable, dans l’absence des archives. Les archives sont un caillou dans la chaussure pour les pseudo-architectes de l’Histoire ! Une amertume chronique. Nos archives sont enterrées ailleurs, chez les autres. Et avec l’enterrement des archives, la discorde, elle aussi, est enterrée ! Différée. Et les pseudo-révolutionnaires dorment paisiblement !