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Les Chroniques

La prosodie rhizomique de Fatima Chbibane (par Mustapha Saha)

Ecrit par Mustapha Saha , le Jeudi, 09 Avril 2020. , dans Les Chroniques, La Une CED

Fatima Chbibane Bennaçar : La Partition de ta vie, éditions Alfabarre, 2019

Le recueil de Fatima Chbibane, La Partition de ta vie, s’ouvre sur l’Afrique, le continent des origines, le continent des longs sommeils et des rêves vermeils, le continent des mille soleils et des merveilleux réveils. La terre-mère de l’humanité s’interpelle pour qu’elle reprenne dans ses bras ses enfants égarés, dispersés aux quatre coins de la planète, soumis aux servitudes volontaires et involontaires, promis, par leur funeste déracinement, aux fosses communes. « Où es-tu mon ange ? / Moi qui te rêvais colombe blanche / Je ne vois que des tombes étranges » (Fatima Chbibane).

Se profile le port de Tanger, l’irrésistible attraction du rocher noir. Tournent vautours autour des harragas, qui brûlent leurs papiers pour n’avoir que leurs corps à jeter aux flots de la liberté, qui s’entassent et s’écrasent dans les barques de fortune, qui s’ensorcèlent et s’endorment au chant de l’invisible Camarde. Luisent au clair de lune les destinées naufragées. L’Europe à portée de main s’évanouit dans son mirage. « Leur raison de vivre est en même temps leur raison de mourir » (Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe). Ils vivent et meurent d’illusions fatales. « S’effondrent les rêves / S’écroulent les liens avec fracas / Comme se brisent les arbres sans racines » (Fatima Chbibane) quand sombre la patera.

Les Moments forts (46) L’anarchiste Félix Fénéon à l’Orangerie (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Mercredi, 08 Avril 2020. , dans Les Chroniques, Chroniques régulières, La Une CED

 

Thadée Natanson dira avec simplicité, en 1939, lors d’une émission de Radio-Paris, parlant de Félix Fénéon (1861-1944) : « acquitté il vint avec nous à La Revue blanche. De 1894 à 1903, il ne fut pas seulement le secrétaire de la rédaction, il fut La Revue blanche ». Suite à cette intronisation, Géraldi Leroy et Julie Bertrand-Sabiani constatent que « [l]es sommaires [de La Revue blanche], loin de se cantonner dans un domaine spécifique, dans l’exposé d’une idéologie précise, dans la défense et illustration d’une école, témoignent d’intérêts très variés. La constante est l’exaltation de la liberté. […] [L]’individualisme est fortement valorisé ». Puisque si l’on voit La Revue blanche « afficher une sympathie marquée à l’égard de l’anarchie », c’est dans le sens, comme le remarque Paul-Henri Bourrelier, où elle « prôn[e] la prééminence des individualités », quand bien même Fénéon exprimait une grande attention et sympathie pour ce mouvement jusque dans son expression à visée politique, pouvant se déployer, logiquement, suivant la perpétuation d’attentats.

Le Poudroiement des conclusions, Cédric Demangeot (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Lundi, 06 Avril 2020. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Le Poudroiement des conclusions, Cédric Demangeot, L’Atelier contemporain, février 2020, ill. Ena Lindenbaur, 144 pages, 20 €

 

Faux-semblants

Pour moi, concevoir un livre comme une entreprise de disqualification du poème au profit de la pensée, est une entreprise plutôt saine, salutaire, qui vaut pour elle-même. Car interroger les faux-semblants de la littérature tel que l’écrit Cédric Demangeot, de la poésie notamment, en critiquant son versant « protorococo », finit par aboutir à une expression saillante, mordante si je puis dire, et qui garde quand même une confiance relative dans le pouvoir d’écrire, dans le poème, et aussi dans la lecture conçue comme moment de création pour le lecteur. J’ai du reste pensé aux Aveux et anathèmes de Cioran, lesquels sont également une combinaison d’idées propres à mettre en doute, à décrire une mise en crise des chimères de l’être, et cela au profit d’un certain désespoir et d’une tension vers la hantise du suicide par exemple. J’ai aussi songé aux pages de Nietzsche, de son Zarathoustra, car le philosophe ne fait confiance à personne ni à rien, quand seules quelques créatures bizarres et inadaptées font un dernier ensemble de disciples à son héros en quelque sorte.

Le faux-fils, Jean-Louis Mohand Paul (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi , le Vendredi, 03 Avril 2020. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Le faux-fils, Jean-Louis Mohand Paul, éditions Al Manar, 2019, 124 pages, 17 €

 

La part de Kabyle

Le début du roman Le faux-fils est dramatique, à l’instar des films du cinéma français juste après-guerre ou de ceux des années 1960, au sein d’un vieil immeuble d’un quartier populaire parisien, surpeuplé, où l’ombre des couloirs dissimule des locataires sujets à bien des privations et des douleurs. L’histoire est celle d’un petit enfant victime du sadisme familial, un peu comme le Antoine Doinel des Quatre Cents Coups de François Truffaut. Ici, l’enfance n’est pas cet îlot de rêve et de bonheur, ce cocon d’amour mais un abandon sans mesure, une jeunesse martyre. La colère, la peur, la crédulité, traversent le petit protagoniste (re)nommé Jean-Pierre, souffre-douleur du couple, ce qui l’entraîne vers une étrangeté radicale. Une revanche à prendre, par l’auteur, pour défendre un enfant amputé par le non-dit et le ressentiment, pour lequel on apprend à ne pas parler, à ne pas dire.

Chengyu, Les expressions chinoises en quatre caractères, Pauline Jubert (par Michel Host)

Ecrit par Michel Host , le Jeudi, 02 Avril 2020. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Chengyu, Les expressions chinoises en quatre caractères, Pauline Jubert, éditions Librio, février 2020, 126 pages, 3 €

 

« Shí nián shù mù, bai niàn shù rén »

« Il faut dix ans pour faire pousser un arbre et cent ans pour former un homme »

 

Sagesse des mondes

La sagesse, lorsqu’elle se donne pour telle, fait rire aujourd’hui. Nous sommes loin, désormais, des coquecigrues antiques, des rabat-joie confucéens, stoïciens et des autres empêcheurs de ne pas penser. Nous fûmes disciples d’Occam (– Qui c’est, ce mec ? – « Le mot Dieu existe, mais Dieu existe-t-il ? » – C’est celui qui ne laisse pas dormir les autres ! Le nominaliste en chef !)… Nous fûmes aristotéliciens, platoniciens, kantiens (c’est à voir), marxistes ou sartriens (c’est à revoir), puis structuralistes (plus facile, Cécile !)… Avec le Chengyu, nous voici Chinois, et depuis quatre millénaires au moins. Antiques donc, comme tout un chacun.