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Les Chroniques

Ovaine, La Saga, Tristan Felix (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Lundi, 03 Juin 2019. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Ovaine, La Saga, Tristan Felix, Tinbad, avril 2019, 228 pages, 23 €

 

Journal picaresque

Picaresque ? Oui, et au sens presque littéral, celui de l’autobiographie littéraire d’un héros haut en couleur. À la manière par exemple du Portrait des Meidosems de Michaux. Toujours est-il que cette épithète m’est apparue au milieu de la lecture du livre de Tristan Felix. Et son héros, ou plutôt son héroïne, Ovaine, est déjà en soi un personnage débridé. Son nom du reste incite à la fantaisie et au jeu de mots : Ovaine, Eau-Veine, Love-Haine, Au-Baine, Ovation, Ovin/ovaine, Ovulation, Vaine/dévaine… Et tout de suite, nous plongeons dans le trou étourdissant d’Alice, ou dans le tunnel du métro parisien où Zazie évolue. Et encore, dans une langue rabelaisienne, ou dans l’expression romanesque de chevalerie, que Don Quichotte illustre merveilleusement – en même temps qu’il la fait disparaître. Donc un combat hardi. Une lutte contre les bornes du langage, la limite des mots, et tout cela au bord de la folie sans fin et déchaînée d’une anadiplose, toujours sous le signe du rêve ou de l’humour, un monde fantastique, loufoque, profus. Il y a sans douter une logique aux 324 récits, répartis en neuf parties de 36 strophes qui racontent tout à la fois des événements uniques, mais toujours en fragments de petites histoires narrées dans une langue malaxée et folle, sorte de métaphore du récit humain et de son énigme.

Œuvres, tome II, Friedrich Nietzsche en la Pléiade (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Vendredi, 31 Mai 2019. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Œuvres, tome II, Friedrich Nietzsche, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, n°637, mars 2019, trad. allemand Dorian Astor, Julien Hervier, Pierre Klossowski, Marc de Launay, Robert Rovini, 1568 pages, 65 € (prix de lancement jusqu’au 31/12/2019)

 

Nietzsche peut heurter, quand, dans Le Gai savoir, à la question « Où résident tes plus grands dangers ? », il répond : « [d]ans la compassion ». S’opposant ainsi implicitement à un auteur comme Michelet, à qui Eugène Noël avouera aimer l’œuvre « surtout parce qu’[elle] est une grande école de pitié ». C’est dans Aurore [1] que Nietzsche explicite son analyse de la pitié : « Compatir, dans la mesure où cela fait véritablement pâtir – et ce doit être ici notre unique point de vue – est une faiblesse comme tout abandon à un affect nocif. Cela accroît la souffrance dans le monde : même si indirectement, ici ou là, une souffrance peut être atténuée ou supprimée grâce à la compassion, il n’est pas permis d’exploiter ces conséquences occasionnelles et dans l’ensemble insignifiantes pour justifier son essence qui est, nous venons de le dire, nocive. Supposons qu’elle règne un seul jour en maîtresse : elle entraînerait aussitôt l’anéantissement de l’humanité ».

Alaa El-Aswany et le « crime » de la littérature (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Vendredi, 31 Mai 2019. , dans Les Chroniques, La Une CED

 

Depuis des lustres on entend parler de la condamnation des journalistes dans plusieurs coins du monde. Le motif commun est de porter atteinte à l’Etat. Les cas les plus récents sont les deux écrivains-journalistes turcs, Asli Erdogan et Ahmet Altan, condamnés à la prison par le pouvoir d’Erdogan.

En Algérie, il y a juste quelques années, le journaliste Mohamed Tamalt a été emprisonné par le pouvoir de Bouteflika à cause de ses publications sur Facebook, prises pour offense au Président. Après une longue grève de la faim, sa santé se dégrade et il décède dans le silence absolu du pouvoir aveugle. Les exemples sont copieux. Et il y aura toujours des journalistes qui paieront leur passion pour l’information en prison, victimes de dictatures masquées ou à visage découvert.

Aujourd’hui, poursuivre en justice un écrivain à cause d’une fiction est une absurdité qui est devenue la norme dans certains pays. Le motif est pareil pour les journalistes même s’il s’agit de fiction : atteinte à l’Etat.

Une correspondance privée, Lawrence Durrell, Henry Miller (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Jeudi, 30 Mai 2019. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

 

Miller et Durrell, deux poètes hors-la-loi

Lorsque débute leur correspondance en 1935, Henry Miller l’américain a 43 ans, Lawrence Durrell l’indo-anglais 23. Ces deux écrivains encore en herbe se sont récemment arrachés au carcan puritain anglo-saxon : Miller se livre à une bohème insouciante et artistique à Paris tandis que Durrell s’est isolé à Corfou avec sa femme. L’année précédente, Miller a publié son premier roman Tropique du Cancer. Interdit aux Etats-Unis pour obscénité, ce roman sauvage et décomplexé à la fibre autobiographique répand lentement son odeur de sulfure dans le milieu littéraire. Durrell, subjugué par cette rhapsodie lyrique, écrit à Miller pour lui témoigner son admiration : « Pour moi, c’est sans conteste le seul ouvrage digne de l’homme dont ce siècle puisse se vanter. J’ai envie de gueuler bravo ! Depuis la première ligne, et ça n’est pas seulement une grosse claque littéraire et artistique sur le ventre de tout un chacun, c’est un bouquin qui fixe sur le papier le sang et les tripes de notre époque. Je n’ai jamais rien lu de pareil ». Fervent épistolier, Miller lui répond, initiant ainsi une correspondance et une amitié fondée sur une connivence loyale et un individualisme luminescent.

Logiques des modernisations stérilisantes (par Mustapha Saha)

Ecrit par Mustapha Saha , le Jeudi, 30 Mai 2019. , dans Les Chroniques, La Une CED

 

La décrépitude du monde actuel sonne le glas des mythologies modernistes. Le vieux néolibéralisme, fondé dans les années trente par l’américain Walter Lippmann, profitant de l’épuisement des idéologies politiques, s’empare désormais des structures étatiques pour les vider de leur substance sociale et les pervertir par la loi du marché. S’imposent des réformes drastiques, sous prétexte de modernisations incontournables, qui légitiment le partage de la société entre des masses paupérisées, servilisées par des techniques sophistiquées de manipulation médiatique et de conditionnement psychologique d’une part, et d’autre part des accumulations financières immenses, devenues ingérables à force d’être occultes. L’éducation s’organise comme une « fabrique du consentement » qui inculque l’adaptabilité, la flexibilité, la mobilité. « Pour mener à bien une propagande, il doit y avoir une barrière entre le public et les évènements » (Walter Lippmann, Public Opinion, 1922). S’évacue l’esprit critique comme vaine élucubration philosophique. D’un côté des réalités sociales chaotiques, et d’un autre côté des rationalités technocratiques déconnectées de la vie quotidienne.