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Les Chroniques

L’adescendance, Anne Fleury-Vacheyrout, par Carole Darricarrère

Ecrit par Carole Darricarrère , le Jeudi, 12 Juillet 2018. , dans Les Chroniques, La Une CED

L’adescendance, Anne Fleury-Vacheyrout, 5 Sens Editions, coll. Belles Plumes, avril 2018, 162 pages, 13 €

 

Premier tableau, compressif hors d’haleine par paliers d’atteinte, en nage de ressort à sec, « ce rythme incisif », ce dispositif filmique à partir duquel le script installe le motif, le caméraman trace la protagoniste, l’écrivain ferre le lecteur. « Ta », « tu », « tes » : le discours intérieur installe une figure centrale, je, avant de la faire s’évader par la fenêtre, de l’autre côté de la rue, du côté de la mer, s’évaser sans s’envaser dans la quête platonique de son miroir consanguin, vrai premier amour « à tâtons dans l’escalier car tu le sais, pour monter il faut descendre ».

Si ce livre était un film, il serait filmé quasiment en mode pause, in utero, composé de ralentis et de flash-back, émaillé de scènes liquides aimantant tant de détails, tous ces petits détails autobiographiques qui collent à la peau, à la toile, fichés dans la rétine, ineffables autant qu’indépassables. S’agissant de portraitiser une idole, un idéal consanguinément inatteignable servi par une prose poétique pastellisée de nappes élusives flirtant avec l’autofiction, d’une surface réfléchissante aquatique halogène débordant du côté du ciel, ce livre on dirait d’aquarelles, tout en miroirs à facettes, une autopsie à cœur ouvert de confesse à confession.

Le Canal de Suez, 4000 ans d’histoire, par Nadia Agsous

Ecrit par Nadia Agsous , le Jeudi, 12 Juillet 2018. , dans Les Chroniques, La Une CED

 

Jusqu’au 9 août, l’Institut du monde arabe propose une exposition-rétrospective de l’histoire du canal de Suez – qanat as-suwès. Plans, maquettes d’époque, vidéos, extraits de films, photographies, gravures, dessins de presse, reproductions de peintures, sculptures, cartes géographiques, extraits de journaux de l’époque, maquettes de bateaux, modèles réduits des machines et objets divers, reconstituent les moments-clés de cette voie de communication stratégique.

A l’entrée de l’exposition, un rideau en velours rouge. Un prélude au spectacle. Levée du rideau. Un air de fête et de réjouissances trotte dans l’air. Des sons de trompettes de Aïda, opéra créé par Giuseppe Verdi à la demande du khédive égyptien, Ismaïl Pacha (1830-1895), donne à l’événement célébré une dimension solennelle. Des écrans animés reconstituent ce moment historique grandiose. Le 17 novembre 1869. Port Saïd. L’Egypte inaugure le canal de Suez, symbole de son renouveau. Trois tribunes accueillent des invités prestigieux venus assister à cet événement qui hisse l’Egypte au rang de nation moderne. Cet événement faste est raconté par Frédéric Mitterrand. Sa voix vibre d’émotion. Elle nimbe l’espace et donne à l’événement une dimension réaliste, comme si les visiteurs assistaient à l’inauguration. Cette section est l’un des temps forts de l’exposition.

Les Moments forts (13) : Brad Mehldau à la Philharmonie, par Matthieu Gosztola

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Jeudi, 12 Juillet 2018. , dans Les Chroniques, Chroniques régulières, La Une CED

 

 

Donnant corps, à la Philharmonie, avec Three pieces after Bach, à un projet créé au Carnegie Hall (New York) en 2015, Brad Mehldau nous permet de saisir ce qu’est le passé, ce qu’est l’enfance.

En faisant en sorte que s’enlacent – dans le temps long, dilaté, de notre présent – des phrases musicales tombées de lui, à l’issue de sa lecture éblouie de Bach, et des pièces empruntées au Clavier bien tempéré : prélude n°3 en do dièse majeur (BWV 848) ; prélude n°1 en do majeur (BWV 870) ; fugue n°16 en sol mineur (BWV 885) ; prélude n°6 en ré mineur (BWV 851) ; prélude n°7 en mi bémol majeur (BWV 852) ; prélude et fugue n°20 en la mineur (BWV 865).

Henry Miller, le verbe en liberté (4 & fin), par Cyrille Godefroy

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mercredi, 11 Juillet 2018. , dans Les Chroniques, Ecrits suivis, La Une CED

 

Le mirage féminin

La placidité de surface, le stoïcisme affiché par Miller n’en recouvraient pas moins un bouillonnement abyssal, spécialement dans son commerce avec les femmes. Tout au long de sa vie, Miller fut irrépressiblement attiré par elles. Attiré par leur beauté, par la promesse de jouissance que leur fréquentation éveillait, par la révélation et la connaissance de son identité qu’elles induisaient : « Sans l’amour la vie ne vaut rien. On existe seulement ». Au contact des femmes, son insouciance s’effaçait, son flegme se désagrégeait. Facilement amoureux, son esprit s’emballait, ses sentiments flambaient. Colère, euphorie, jalousie, extase, ressentiment, désespoir ponctuaient invariablement ses relations amoureuses, tant avec Cora, Béatrice, June, Lepska, Hoki, qu’avec Nin. Ces femmes ont parfois laissé de profondes cicatrices en lui, notamment June : « June m’a rendu infirme… C’est une horrible, profonde blessure, et je sais qu’elle ne sera jamais cicatrisée. Jamais. On ne se remet pas de certaines choses ». Le rapport à la femme mobilisait son être entier. Elle seule était capable de conduire ce capitaine nonchalant au naufrage dans la mesure où elle favorisait la résurgence d’affects enfouis depuis son enfance, laquelle fut marquée par l’autoritarisme maternel. Sa tentative de suicide lorsque June le trompe avec une autre femme atteste de cet embrasement émotionnel.

Trajectoire déroutée, Sanda Voïca, par Didier Ayres

Ecrit par Didier Ayres , le Mercredi, 11 Juillet 2018. , dans Les Chroniques, La Une CED

Trajectoire déroutée, Sanda Voïca, éditions Lanskine, juin 2018, 80 pages, 14 €

 

Sobriété profonde

Le dernier livre de Sanda Voïca vient de paraître. Il est à la fois utile et inutile de connaître la biographie de l’auteure, et d’être renseigné sur le grand deuil où elle est plongée. Inutile, car le livre se suffit à lui-même et à mon sens, est très réussi. Car l’ouvrage ne nous rend pas prisonnier d’un pathos, d’un sentiment de perte lyrique, et se rapprocherait plus du Livre de Job que des Psaumes ou du Cantique des cantiques. Donc il ne faut pas lire cette poésie avec le cœur sec ni avec une angoisse impitoyable. Il est nécessaire simplement de se mettre à l’unisson de cette poésie de la douleur, de ce texte abstrait et énigmatique à certains égards, pour partager cette poésie témoignage de la perte. Car c’est une voix authentique je crois. Lire ce travail non lyrique, pour moi qui aime les chansons du langage, se partager soi-même dans cette poésie froide, quand en ce qui me concerne j’aime le chatoyant et l’esthétique baroque, se laisser aller à la netteté acérée de ce regard de la poétesse, pour un lecteur qui à mon instar aime le sfumato et les impressions gazeuses, est cependant important. J’ai beaucoup aimé Trajectoire déroutée, nonobstant les différences de sensibilités, et peut-être à cause de cela.