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Les Chroniques

Les Moments forts (19) : Matisse à Beaubourg (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Vendredi, 05 Avril 2019. , dans Les Chroniques, Chroniques régulières, La Une CED, Arts

La peinture de Matisse (et singulièrement les grands formats) est, pour notre vie, semblable au sommeil tel que décrit par Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra : « Silence ! Silence ! Le monde ne vient-il pas de s’accomplir ? Que m’arrive-t-il donc ? Comme un vent délicieux danse invisiblement sur les scintillantes paillettes de la mer, léger, léger comme une plume : ainsi – le sommeil danse sur moi. Il ne me ferme pas les yeux, il laisse mon âme en éveil. Il est léger, en vérité, léger comme une plume. Il me persuade, je ne sais comment ? il me touche intérieurement d’une main caressante, il me fait violence. Oui, il me fait violence, en sorte que mon âme s’élargit […] ».

Faisant bouger, suivant le même rythme lent et rapide et concerté et sauvage, la couleur autour d’une seule réalité (celle du bonheur), Matisse fait se mouvoir doucement l’âme de celui-ci. Dans le sens musical du terme. Comme le rappelle Max Dorra dans Quelle petite phrase bouleversante au cœur d’un être ?, l’âme, « coincée entre le fond de la caisse et la table [de l’instrument à cordes], permet à celle-ci de résister à la pression du chevalet », lequel est posé sur la table de l’instrument, tenant « uniquement par la pression des cordes dont il transmet à la table les vibrations ». « L’âme transmet à la caisse de résonance les vibrations produites par l’archet sur les cordes. La déplacer de façon infime transforme totalement la sonorité ».

Conversations (1975-1995), Heiner Müller (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Jeudi, 04 Avril 2019. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED, Théâtre

Conversations (1975-1995), Heiner Müller, éditions de Minuit, février 2019, 368 pages, 29 €

Le théâtre comme expérience

En me plongeant dans les entretiens que Heiner Müller a donné entre 1975 et 1995, je me suis immergé dans des souvenirs de cours de théâtrologie que je suivais à Paris III. J’y ai reconnu l’influence de Brecht sur le théâtre occidental, influence qui persistait encore un peu à la fin des années quatre-vingt dans mon université, et aussi et surtout la question du lieu théâtral, qui soulevait encore de grandes controverses – même si la scène à l’italienne revenait en force dans la construction des dramaturgies chez les metteurs en scène de l’époque. Et l’intérêt toujours présent d’un spectacle total – dans ces conversations allemandes, traduites pour la plupart par Jean Jourdheuil – quand Müller évoque Bayreuth par exemple.

Cela dit, je ne connaissais pas vraiment l’attachement du dramaturge de Berlin-Est, pour sa patrie socialiste de l’époque et son respect pour la RDA. Bizarrement, il y a quelques jours, je visionnais un documentaire belge sur la RDA des années 1960, et j’ai été surpris de l’allégeance pacifique et bien fondée de la population de l’Allemagne de l’Est, pour la politique socialiste d’Etat, en trouvant convaincant ce qu’ici on prenait pour une dictature, mais qui était d’abord un projet collectif là-bas. En ce sens, le théâtre est lui aussi essentiellement une affaire collective.

Vathek, William Beckford (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Mercredi, 03 Avril 2019. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED, Libretto

Vathek, William Beckford (1760-1844), Libretto, postface Stéphane Mallarmé, 144 pages, 7,70 €

 

Est publiée probablement au début du mois de décembre 1786, chez Isaac Hignou, à Lausanne, la première édition française de Vathek ; cinq cents exemplaires sont imprimés. Paraît à Paris, chez le libraire Poinçot, en juin 1787, une deuxième édition ; le roman est alors sous-titré : Conte arabe. « [C]onte arabe qui scelle l’alliance du cauchemar gothique et du rêve oriental », résume Jean Raimond dans La Littérature anglaise (PUF, coll. Que sais-je ? 1986, p.55). Conte – écrirons-nous – qui est la cérémonie, fastueuse, précisément démesurée, au cours de laquelle est célébré le mariage du jour et de la nuit.

Le jour : « On descendit pourtant heureusement dans la vallée par de grands escaliers que l’émir avait fait pratiquer dans le roc ; et déjà on commençait à entendre le murmure des ruisseaux et le frémissement des feuilles. Le cortège enfila bientôt un sentier bordé d’arbustes fleuris, qui aboutissait à un grand bois de palmier, dont les branches ombrageaient un vaste bâtiment de pierre de taille. Cet édifice était couronné de neuf dômes, et orné d’autant de portails de bronze, sur lesquels les mots suivants étaient gravés en émail :

La Femme chez Don Luis de Góngora, Luis de Góngora (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Lundi, 01 Avril 2019. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

La Femme chez Don Luis de Góngora, Luis de Góngora, éditions Alcyone, octobre 2018, trad. espagnol Michel Host, 88 pages, 20 €

 

Une poésie des temps

Aborder la poésie de Luis de Góngora par la traduction de Michel Host, qui organise sa transcription depuis l’espagnol autour des sonnets du poète castillan, revient à plonger dans l’univers rayonnant du Siècle d’or, et de l’influence notable sur les artistes et les lecteurs de poésie de plusieurs siècles et origines. Cette riche composition est attachée en général au gongorisme. Car, même si l’ouvrage met en scène la figure de la femme et plus largement, celle de l’amour, il n’échappe pas à la beauté claire et précieuse de cette littérature devenue classique depuis bien longtemps. Ainsi, quand Boileau écrit : ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément, on pourrait appliquer a posteriori cette citation aux poèmes de ce livre des éditions Alcyone. En effet, aucune tache sombre sur les poèmes, aucune ambiguïté, aucun trouble, qui entraveraient la marche belle de ces textes si lointains dans le temps.

Autobiographie, par Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud , le Vendredi, 29 Mars 2019. , dans Les Chroniques, La Une CED

 

Je m’appelle. Quand la nuit tombe, je tombe avec elle. Sinon, le reste de la journée, je suis comme vous. J’ai des ailes rangées en dentelles pour les fêtes et les songeries, des omoplates servant à m’adosser aux grands vides nationaux, des rues plein les jambes et un peu de chevelure pour peupler le monde jusqu’à ses lèvres, en altitude. Généralement, je n’ai pas besoin de noms : les gens qui me connaissent, me connaissent. Et les gens qui ne me connaissent pas, ont autre chose à faire. C’est pour ça que je vais. Et viens. Entre les nains. Mais c’est méchant. Généralement, je ne suis rien qu’assis. Debout, je vois si loin que même mes arrières-arrières-arrières-petits-fils me font déjà signe avec les mains.

Ma mère m’a fait, mais n’arrive pas à me refaire, ni à m’expliquer. En mieux. Ni mon Père. Il me regarde souvent comme une pierre qui lui est tombée sur la tête, qui a glissé entre ses veines et est sorti en coton entre deux gémissements camouflés. Je ne lui ressemble guère : il a l’air de porter un monde à lui tout seul. J’ai l’air d’une cerise qui songe. A un gâteau tellement beau qu’on oubliera de le manger et qu’on lui demandera de raconter une histoire avant de lui montrer le chemin du Botox inépuisable.