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Les Chroniques

Poétique magique - Ce lieu sera notre feu, Pascal Mora, par Didier Ayres

Ecrit par Didier Ayres , le Lundi, 20 Août 2018. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Ce lieu sera notre feu, Pascal Mora, éditions Unicité, mai 2018, 128 pages, 14 €

Une foule de choses se présente à moi à la lecture de Ce Lieu sera notre feu, ce beau livre de Pascal Mora que publient les éditions Unicité. Si j’ai parcouru lentement, chapitre après chapitre, comme un lecteur essayant de suivre, en emmagasinant la véritable magie de cette écriture, la trame forte de ces poèmes plus ou moins longs, mais toujours substantiels, je me retrouvais sans cesse pluriel devant cette poésie. Et même si le sujet pourrait paraître monocorde, la litanie va de poème en poème toujours ou presque dans la haute tenue d’un langage sur la ville. Et que tout soit plus ou moins explicite, cela n’a pas d’importance. Ce qui subsiste, c’est l’état du lecteur qui se lit lui-même au miroir du poème, comme en une pluralité d’énigmes.

Poétique magique donc, car cette ville de pierre et de métal n’est autre qu’habitée par une puissance spirituelle, par des dieux anciens et comme assoupis. Peut-être du reste, pourrait-on se souvenir de Paul quand il écrit : « Notre Dieu est un feu dévorant » ; et à partir de là, réécrire le titre du livre comme retourné par un lecteur double : Ce feu sera notre lieu. On voit nettement la combustion où se tient Pascal Mora, faisant appel à la fois à toutes les grandes villes de notre monde, mais aussi à des métaphores animales, végétales ou anthropomorphiques.

Après la foudre, France Burghelle Rey, par Sanda Voïca

Ecrit par Sanda Voïca , le Lundi, 20 Août 2018. , dans Les Chroniques, Les Livres, La Une CED

Après la foudre, France Burghelle Rey, Bleu d’encre éditions, 2018, 68 pages, 12 €

 

Les poèmes de ce recueil sont groupés en trois parties : MémoireAu cœur de la fonte, et Le poids des rêves. Mais le titre, Après la foudre, nous a semblé le dénominateur commun des trois parties. Mais qu’est-ce que cela peut être, cet état d’après ? Le sens court tout au long du livre : la catastrophe, oui, mais un relèvement et un effondrement permanents et simultanés. Dans le premier poème nous lisons : « printemps d’une parole retrouvée/ où tout se perd et se refait/ dans ce voyage d’être soi » (p.11, nous qui soulignons).

Foudre comme métaphore de la peur, de la perte inattendue et douloureuse, de l’éblouissement aussi.

Il ne peut pas y avoir après sans avant. On peut même dire que la plupart des poèmes vont tourner autour des moments du passé. Un des exergues, celui de Jean Grosjean : « Le passé est imprévisible », nous confirme. Le passé risque d’être plus prenant que le présent et l’avenir. Surtout quand il est centré sur l’amour perdu, et qui, de surcroît (et selon François Truffaut, un autre exergue), n’est qu’incertitude : « Ce n’est pas l’amour qui dérange la vie, c’est l’incertitude de l’amour ».

Mort à crédit, Céline, par Cyrille Godefroy

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mercredi, 15 Août 2018. , dans Les Chroniques, La Une CED

Mort à crédit, Céline, Folio, 1985, 622 pages, 10,50 €

 

Céline, le trifouilleur de phrase

Selon le biographe Henri Godard, Louis Destouches alias Céline (1894-1961) a vécu une enfance relativement studieuse, ordinaire, grisâtre certes, mais sans drame ni révolte avérée. Pourtant, Céline lança au seuil de ses 40 ans : « Je n’ai pas eu de jeunesse ». Godard subodore alors que la docilité et l’honorabilité de surface caractérisant l’enfant Destouches camouflait en fait un vif malaise intérieur. Le mioche aurait subi en silence une pression moralisatrice, aurait mariné dans une atmosphère étriquée qui ne se décanta réellement que vingt-cinq années plus tard avec l’écriture cathartique de Mort à crédit (1936).

D’aucuns se bercent de nostalgie quand ils évoquent leur l’enfance. Largement révolue, l’ombre de la mort se rapprochant, ils l’embellissent, l’enjolivent, la jovialisent, un peu comme ces menues mésaventures dont on rit a posteriori. Céline, a contrario, s’est appliqué à noircir sa jeunesse, à la tirer vers l’enfer, comme on tire un chien par le col pour lui mettre le museau dans sa merde.

Joseph Conrad en la Pléiade (1), par Matthieu Gosztola

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Mercredi, 15 Août 2018. , dans Les Chroniques, La Une CED

Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres et autres écrits, la Pléiade, Septembre 2017, 1216 pages, 59 €

 

Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres et autres écrits, trad. de l’anglais par Henriette Bordenave, Pierre Coustillas, Jean Deurbergue, Maurice-Paul Gautier, André Gide, Florence Herbulot, Robert d’Humières, Philippe Jaudel, Georges Jean-Aubry et Sylvère Monod, préface de Marc Porée, présentations et annotations des traductrices et des traducteurs, Gallimard, collection Bibliothèque de la Pléiade, Septembre 2017, 1216 pages, 59 €

 

Àoffrir, quelle qu’en soit l’occasion (il ne faut pas oublier les non-anniversaires chers au Chapelier fou et au lièvre de Mars), ce beau volume – augmenté d’une jaquette qui est comme une caresse pour l’œil et pour notre intérêt profond, indélogeable, pour le mystère.

Il regroupe, avec leur passionnante annotation critique, les plus fameuses œuvres de Conrad : Le Nègre du « Narcisse »Lord JimTyphonAu cœur des ténèbresAmy FosterLe Duelet La Ligne d’ombre.

Alter Hugo, par Hans Limon

Ecrit par Hans Limon , le Vendredi, 13 Juillet 2018. , dans Les Chroniques, La Une CED

 

Il y a sept ans, presque jour pour jour, une amie précieuse m’a offert une anthologie de la poésie hugolienne, et j’ai eu envie de la gifler, sur le cou(p). Tout d’abord, parce que j’ai toujours détesté les présents, même au passé ; ensuite, parce que j’ai toujours détesté les anthologies (j’ai une approche « encyclopédique » des auteurs que j’apprécie, et les pots-pourris me semblent des hérésies) ; enfin, parce qu’à l’époque Hugo me laissait de marbre, et parce que j’éprouvais même à son égard un certain mépris, comme à l’égard de tout ce qui était célèbre ou faisait l’objet d’un consensus mou. J’avais dans l’esprit le souvenir tenace des adaptations télévisées, cinématographiques (je ne connaissais pas encore Paul Leni) et autres comédies musicales extorquées à ses écrits, mièvres, larmoyantes, vaines, kitschs et souvent ridicules (il faut se méfier de la mention « d’après l’œuvre de Victor Hugo »). Et puis l’ennui, ce magnifique fléau que Bernanos compare à une poussière fine qui s’accumule sur nos épaules si nous restons immobiles, l’ennui si mince et pourtant si pesant d’un début de carrière banal et frustrant, à bord du bateau ivre de l’Éducation nationale, m’a tiré de mon « sommeil dogmatique » en agitant le fil du désœuvrement : j’ai ouvert l’anthologie pour ne plus jamais tourner la page.