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Les Chroniques

Hommage à Philip Roth (2) : La Tache, par Cyrille Godefroy

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Vendredi, 08 Juin 2018. , dans Les Chroniques, Chroniques régulières, La Une CED

La Tache, Philip Roth, Gallimard, 2002, trad. Josée Kamoun 448 pages, 25 €

 

Philip Roth, le traqueur d’hypocrisie

Dernier volet d’une trilogie ouverte avec Pastorale américaine et J’ai épousé un communiste, La Tache (2000, Prix Médicis étranger en 2002) est un monument littéraire porté par un sens affiné de l’architecture, magnifié par une mosaïque de personnages prodigieusement réalistes, bardé d’une satire décoiffante du puritanisme.

Fin du vingtième siècle, États-Unis, les chiens sont lâchés. Une chasse hystérique au sorcier bandant se met en branle autour de la Maison Blanche. Tandis que le Président Clinton est censé améliorer le sort de ses concitoyens américains, il se fait polir le chinois par une stagiaire appliquée, entièrement dévouée à sa cause. Tandis que le peuple attend de lui des miracles, il prodigue une cour carabinée à son assistante, reine de la turlutte de son état. Enfin, Mister President, courir la gueuse dans le faste du bureau ovale, ça ne se fait pas ; décharger sur la robe d’une innocente jouvencelle, ce n’est pas très catholique, ça fait inévitablement tache. Vous seriez-vous épargné le luxe de lire jusqu’au bout le panneau planté à l’orée du Nouveau Monde portant l’inscription en lettres capitales « JOUIR EN SILENCE » ?

La rébellion universelle - L’Espoir à l’arraché, Abdellatif Laâbi, par Didier Ayres

Ecrit par Didier Ayres , le Vendredi, 08 Juin 2018. , dans Les Chroniques, La Une CED

L’Espoir à l’arraché, Abdellatif Laâbi, Le Castor astral, juin 2018, 144 pages, 14 €

 

 

Je ne connais Abdellatif Laâbi que par ce recueil que j’ai reçu il y a peu. Je l’avais rencontré il y a longtemps dans un séminaire de troisième cycle sur les lettres francophones à Bordeaux, et j’ai gardé en mémoire – moi qui ne connaissais pas l’œuvre du poète – un être à la fois grave et inquiet. Et je retrouve cela dans les poèmes que publie cette année Le Castor astral. J’y vois en effet une période de la vie de l’auteur, qui a été incarcéré et torturé au Maroc, événements qui, on l’imagine, ont été marquants. Je dis cela sans déflorer le caractère puissant de ces poèmes en vers qui, avec une certaine banalité d’expression, relatent cette expérience de la douleur qui est, il me semble, universelle.

Théâtre du vrai et du faux Opéra Panique, Alejandro Jodorowsky, par Didier Ayres

Ecrit par Didier Ayres , le Jeudi, 07 Juin 2018. , dans Les Chroniques, La Une CED, Théâtre

Opéra Panique, Alejandro Jodorowsky, Métailié, mai 2018, 96 pages, 7 €

 

Comment aborder cette pièce d’Alejandro Jodorowsky, théâtre auquel revient l’auteur après une longue interruption, en essayant de démêler le discours latent de cette comédie et ses buts, sans en détruire l’originalité ? Car bien que l’on puisse aisément rapprocher ce texte du Godot de Beckett ou de Ionesco, et mettre à profit la théorie de l’absurde qui a si bien réussi à ces auteurs, on ne dirait pas tout tant cette pièce est globale, et parle faux pour dire vrai et vrai pour dire faux. Oui, nous sommes bien au cœur de l’absurdité humaine et sa manière folle de réagir, mais ici un petit peu au-delà du monde « vrai », au sein de la compétition, de la guerre, du couple, du débat idéologique et même spectateur d’une scène qui évoque à sa manière délurée et cependant profonde Le Fils de Saul de  László Nemes. Donc nous sommes ici au niveau littéraire de Godot ou encore de Pour un oui ou pour un non, même si l’on rit plus, on s’interroge plus en atteignant sensiblement une vérité absolue que seule la vie est capable de réunir et d’assembler sous un masque grotesque.

La palette chamanique de Marc Varvarande, par Mustapha Saha

Ecrit par Mustapha Saha , le Lundi, 04 Juin 2018. , dans Les Chroniques, La Une CED, Côté Arts

 

Certains itinéraires artistiques fraient leur chemin hors sentiers battus, creusent leur sillon hors sylve abattue, fertilisent leurs créations hors modèles rabattus. Il est des sentes buissonnières, des vadrouilles pionnières, des tortilles ouvertes par quelque muse braconnière, qui mènent aux vallées inexplorées, foisonnantes de plantes insoupçonnables et de créatures inimaginables. Heureux l’artiste comme Marc Varvarande qui les arpente et projette sur des paysages connus les lumières cueillies au-delà des nuages. Le peintre transpose les fééries visuelles sur les murs nus des écoles déshéritées, avec la patience du jardinier qui ne voit passer le temps qu’à travers les saisons, la délicatesse de l’artisan qui donne à chaque motif sa belle raison, la générosité du samaritain qui sème la beauté dans chaque maison. Qui peut percevoir mieux que les enfants, encore préservés des jugements acquis, le jaillissement poétique des formes et des couleurs, sinon l’artiste, réfractaire à la routine stérilisante, puisant dans sa mémoire mutine les intuitions premières et les sensations diamantines. L’image enjambe la barrière langagière pour formuler l’indicible, esquisser l’inaccessible, diaprer l’immarcescible. Les intuitions, éblouies par le spectre solaire, se font clairvoyances.

Les serpents sont-ils nécessaires ?, Brian De Palma, Susan Lehman, par Yann Suty

Ecrit par Yann Suty , le Vendredi, 01 Juin 2018. , dans Les Chroniques, La Une CED

Les serpents sont-ils nécessaires ?, Brian De Palma, Susan Lehman, Rivages Noir, mai 2018, trad. anglais (USA) Jean Esch, 240 pages, 16 €

 

On aime bien Brian De Palma, le réalisateur, l’auteur de quelques pépites du septième art comme Phantom of the paradiseLes Incorruptibles, L’Impasse ou Pulsions. Un cinéaste qui a un style identifiable, aussi bien par ses mouvements de caméra que par ses thématiques. Voilà qu’il se reconvertit comme écrivain (avec la collaboration de Susan Lehman).

Il était peut-être plus facile pour lui d’écrire un livre plutôt que de trouver des financements pour un film dans l’industrie hollywoodienne actuelle. On imagine que l’activité de romancier est moins fatigante que celle de réalisateur en charge d’une équipe d’une centaine de personnes. Surtout quand on a atteint un âge plus qu’auguste.

On était curieux de découvrir le travail de romancier de Brian De Palma. D’autres réalisateurs avant lui se sont essayés à l’écriture avec plus ou moins de succès, comme Michael Cimino ou, plus récemment, David Cronenberg avec Consumés. Pour ce dernier, même si le livre n’était pas à la hauteur de ses meilleurs films, on y reconnaissait bien sa patte, ses obsessions, développées dans une histoire originale.