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Fille du chemin, Jean-Pierre Vidal (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel , le Vendredi, 02 Février 2024. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Récits

Fille du chemin, Jean-Pierre Vidal, éditions Le Silence qui roule, janvier 2024, 98 pages, 12 €

 

« Le premier matin, quand je me réveille un peu plus tard qu’elle, comme un éclat, je reçois en pleine face ses seins blancs à la toilette, son pubis, la violence de sa toison très noire sur le blanc de sa peau. Mon regard ne lui importe pas, elle n’a pas souci de me séduire, ni de cacher sa féminité. Je suis heureux de l’avoir vue nue, un instant. Ce n’est pas de sa part un don personnel, volontaire, encore moins un appel. Le simple signe, au contraire, que je n’existe pas pour elle. Mais pour moi, sa nudité pure est le présent tout autant que tout à l’heure le ruisseau, les cailloux blancs, les feuilles nues des arbres. Au vrai, alors qu’elle n’a pas voulu me donner sa nudité en vue d’un avenir d’étreinte, elle m’a donné le présent sans chercher à le donner. Ce présent m’a suffi, dans sa légèreté incandescente, et je ne veux pas en faire un souvenir » (p.22).

Le Tigre Absence, Cristina Campo (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel , le Mercredi, 20 Décembre 2023. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Italie, Poésie

Le Tigre Absence, Cristina Campo, Arfuyen, octobre 2023, trad. italien, Monique Baccelli, édition bilingue, 132 pages, 15 €

Qui est Cristina Campo ? D’abord un pseudonyme (Vittoria Guerrini – 1923-1977 – en eut bien d’autres, qu’elle oubliait elle-même à mesure, mais celui-ci, qui n’était connu que de ceux qui méritaient de la lire, l’arrangeait au mieux) ; ensuite ce qu’on appelle de nos jours une pure « résiliente » (née avec une grave malformation cardiaque, qui l’empêche de courir, et même de crier ou d’aller à l’école, elle en profite, enfant, pour apprendre quatre ou cinq langues dans les livres de poésie de son chef d’orchestre de père, et devenir elle-même musicienne en l’écoutant inlassablement répéter, tout en vivant de multiples traductions qui ne lui coûtaient rien) ; enfin une poète à la fois extrêmement sophistiquée (on se moque avec raison de ceux qui prétendent bien la comprendre), et très simple et directe (comme dans ce poème célèbre, où elle s’adresse à ses parents morts récemment – années soixante – pour leur demander, avec une géniale naïveté, de… ne pas se contenter d’être morts, de faire de leur néant quelque chose qu’avec ou que dans l’être, on ne peut pas faire !). Plus précisément, la voilà séparée – à jamais – d’eux par celui qu’elle appelle le « Tigre Absence », puisque ceux qui lui ont appris à aimer le monde la déchirent d’en avoir disparu, poème délirant (supplier, comme elle fait là, des cadavres, et y amadouer un tigre sont actes aussi absurdes que travailler de l’eau, faire rire un scorpion, ou convaincre la foudre), et pourtant limpide et infiniment naturel :

Mort et vie sévérine, João Cabral de Melo Neto (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel , le Mercredi, 13 Décembre 2023. , dans La Une CED, Les Chroniques, Amérique Latine, Langue portugaise, Poésie

João CABRAL de MELO NETO - Mort et vie sévérine - Édition bilingue. Traduction et présentation de Mathieu Dosse - Chandeigne, 2023, 136 p.,18€

 

Un poème (en fait, une "scène de Noël" écrite en 1955, un jeu théâtral versifié répondant à une commande, et refusé comme injouable - qui n'a eu que dix ans plus tard un étonnant succès, dans une version politico-musicale que Chico Buarque impose à la fois à la dictature d'alors, à Cabral lui-même, d'abord réticent, et au public européen, subjugué) formidable, virtuose et simple, dont on se surprend, un oeil sur les pages de gauche, à scander l'irrésistible et opaque portugais. L'histoire monologuée d'un migrant ("um retirante") du Nordeste, Sévérino, qui gagne, à pied, Recife, pour, fuyant sécheresse et misère, y trouver à vivre ; en une quinzaine d'étapes alertes, familières, denses - le long du fleuve Capibaribe, qui mène du haut-Pernambouc à la métropole côtière - pendant lesquelles le désespoir grandit, les objections au suicide s'essoufflent, la tentation de "prendre une autre sortie; celle qui fait sauter, de nuit, du pont et de la vie" s'installe, jusqu'à ce qu'une naissance - comme on va voir - change l'issue, et redirige ailleurs l'échec.

Shorts, Wystan Hugh Auden (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel , le Vendredi, 08 Décembre 2023. , dans La Une Livres, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Rivages poche, Poésie, USA

Shorts, Wystan Hugh Auden, Rivages Poche, 2003, trad. anglais, Frank Lemonde, suivi d’un essai de Hannah Arendt, 142 pages, 7 € Edition: Rivages poche

 

L’occasion du cinquantenaire de la mort d’Auden fait rouvrir ici un de ses recueils les plus denses et délicieux (mais malheureusement difficile à dénicher), Shorts, en nous sortant du seul poème Funeral blues, rendu célèbre (« Stop all the clocks, cut off the telephone… ») par sa lecture (bouleversante) dans le film Quatre mariages et un enterrement.

Auden (1907-1973) est toujours, avec bonheur, en poésie juge et partie : comme juge, il délimite la stricte fonction du poète (« exprimer avec exactitude ce qu’il eut l’honneur de contempler », et en laisser aux autres l’appréciation, p.85) ; comme partie prenante, il s’y tient, rigoureusement, lui-même. Si la contemplation arrive trop tard, si l’exactitude se pointe trop tôt, elles repasseront, voilà tout. Auden entend rester maître de l’agenda de ses chefs-d’œuvre, et contrôler (de sa toujours ironique sévérité) l’emploi du temps de sa Muse :

À chacun selon ses besoins, Petit traité d’économie divine, Rémi Brague (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel , le Jeudi, 30 Novembre 2023. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

À chacun selon ses besoins, Petit traité d’économie divine, Rémi Brague, Flammarion, octobre 2023, 224 pages, 20 €

Réhabiliter en général l’idée de Providence (Dieu organise à l’avance le cours des choses ou l’ordre des événements, il les dispose sagement afin qu’ils jouent bien leur rôle, et visent correctement leurs fins), et celle de Providence chrétienne en particulier, comme le souhaite ici Rémi Brague, semble projet vain et pari perdu d’avance. D’abord parce qu’elle semble relever de la ferveur superstitieuse (André Comte-Sponville, dans son Dictionnaire philosophique, dit très bien de la Providence qu’elle est « le nom religieux du destin », et « l’espérance comme ordre du monde ») ; ensuite parce qu’elle est spontanément obscurantiste (si « les décrets de la providence sont impénétrables », c’est qu’ils doivent rester secrets pour être efficaces, en tout cas discrets pour être tolérables – et « l’asile de l’ignorance » qu’est pour Spinoza la volonté de Dieu n’abrite par principe que des ignares) ; enfin parce qu’elle est pré-moderne (puisqu’elle fait venir le progrès de la réalité non de l’initiative humaine, mais d’une sagesse pré-humaine – puisque créatrice de l’humain – qui saurait mieux, et devrait davantage que l’homme, planifier et délimiter son propre perfectionnement historique).