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Main basse sur la pensée, Les grandes arnaques, Bertrand Vergely (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel le 29.05.24 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Main basse sur la pensée, Les grandes arnaques, Bertrand Vergely, Salvator éditeur, avril 2024, 200 pages, 19,80 €

Main basse sur la pensée, Les grandes arnaques, Bertrand Vergely (par Marc Wetzel)

 

Bertrand Vergely est philosophe : rien ne vaut donc, pour lui, l’exigence de vérité, et rien ne vaut, pour l’établir, que le dépistage de l’auto-contradiction. « Ou la vérité n’existe pas et l’idée qu’il n’y a pas de vérité n’est pas vraie, ou l’idée qu’il n’y a pas de vérité est vraie ; dans ce cas, la vérité existe » (p.95). Quand, à son procès, son accusateur reproche à Socrate d’être « un athée qui ne croit qu’à son démon », Socrate demande – puisqu’un démon grec naît d’un dieu et d’une mortelle – d’où peut bien sortir ce démon pour l’athée. Quand le prêtre Euthyphron définit devant Socrate la piété comme ce qui plaît aux dieux, Socrate demande si elle est la piété parce qu’elle plaît aux dieux (en ce cas, que devient-elle, si ceux-ci sont en désaccord ?) ou si elle plaît aux dieux parce qu’elle est la piété (en ce cas, qu’est-elle pour pouvoir et devoir ainsi plaire à tous ?).

C’est comme « ne croire qu’à la nouveauté » – qu’est-ce qui m’aura donc pris, dès la nouveauté suivante, d’avoir cru à celle qu’elle périme ? ou « penser que tout est relatif » – relatif à quoi, qui devrait alors n’être pas relatif, sans pourtant le pouvoir ?! Folie du woke – montre Vergely (p.122) – et de tout exclusif victimisme : comment la victime serait-elle innocente, puisque l’innocence devient impossible quand on décrète qu’il n’y a rien de plus coupable que croire et faire croire qu’on est innocent ? Folie du transhumanisme : sauver l’homme en l’augmentant – mais qui dès lors le sauvera de ce qu’il aura augmenté de lui ? L’auto-contradiction guette : « Si demain, les robots prennent le pouvoir, le travail étant supprimé, l’intelligence sera confiée aux machines. La plus grande partie de l’humanité sera alors entretenue par le revenu universel et invitée à rester chez elle en passant son temps à jouer à des jeux vidéo. Une minorité d’ultra-riches pourra travailler et profiter d’une intelligence non-artificielle ; l’inégalité que l’on pensait pouvoir supprimer fera rage » (p.132). Folie du genre : la vie n’a pas inventé la reproduction sexuée – c’est-à-dire la dualité (mâle/femelle) des individualités sexuées –, pour l’individualité, mais pour elle, la vie : elle a même divisé par deux l’impact individuel dans la reproduction pour multiplier par deux et élargir sa propre fécondité. La question du sexe n’est donc pas inhérente à la culture, ni appropriable par l’individu, mais intérieure à la vie (p.109). Quand, d’ailleurs (par tolérance culturelle, ou libéralité individuelle), « on n’impose rien, on n’impose pas vraiment rien : on impose le fait de ne rien imposer » (p.96). Mais qu’attend ici Vergely de l’exigence même de vérité ?

« La modernité et la post-modernité se sont lancées dans de folles aventures intellectuelles, morales et spirituelles : faire croire que l’on peut du passé faire table rase, que tout peut se relativiser, que l’on peut abolir tout préjugé et tout stéréotype en étant déconstruit, qu’il est possible de supprimer la différence homme-femme, que l’on agit en étant désespéré et que l’homme peut se fabriquer en laboratoire. Toutes ces annonces ne sont pas des mensonges. Ce sont des folies. Admettons qu’elles se réalisent – et elles peuvent très bien en être capables –, on n’aura plus affaire à l’humanité mais à la folle humanité » (p.140).

Le projet de ce livre est clair : initier une réponse religieuse de résistance spirituelle à la double escroquerie intellectuelle de l’ultralibéralisme athée et de l’islamisme conquérant. Puisque l’escroquerie vient par la pensée, la réponse doit aussi venir de la pensée – et, précisément, pour l’auteur, d’une pensée religieuse (que l’ultralibéralisme athée ignore ou méprise, et que l’islamisme caricature ou instrumentalise). Cela fait trois questions : quelles sont les arnaques intellectuelles de notre temps ? Comment la pensée, qui est à leur origine (puisqu’il faut penser pour mentir, délirer ou gruger…) peut-elle être leur remède ? Pourquoi une pensée religieuse le peut-elle mieux qu’une autre ?

D’abord, penser, ce n’est pas simplement recevoir des impressions et avoir des représentations mentales, ni même réagir seulement à elles ; mais c’est d’abord pouvoir agir sur nos représentations de la réalité pour la comprendre mieux, pour concevoir comment (par équilibres, par causalité, par échanges réciproques, par finalités…) existe ce qui est, et faire vivre, à proportion, de nouveaux rapports au monde. C’est que la souveraineté de l’esprit (qu’une instance puisse être supérieure à l’esprit, c’est encore l’esprit – seul possible juge – qui seul en décide) a son revers : elle lui permet aussi d’agir sur les représentations qu’autrui a de ce qui est, et de faire concevoir (par distorsion, dissimulation, manipulation des raisons et des buts) d’autres intrigues et scénarios de ce qui est que les réels. Il faut s’y résoudre : la dignité dont se drape l’esprit peut arnaquer ; l’objectivité dont il se nourrit peut être arnaquée. C’est que l’esprit promet aux efforts qu’il requiert le vrai et le bien dont ceux-ci sont capables, mais, justement, dit Vergely : arnaquer, c’est piéger par promesses. « Une arnaque est un vol qui repose sur un mensonge consistant à promettre une chose et à faire l’inverse » (p.9). Mauvaise nouvelle : la pensée peut contrefaire et être contrefaite (l’arnaque intellectuelle consiste à manipuler en autrui ce qui semble justement lui donner raison, et qu’il estime sensé de désirer ou d’entreprendre). Mais bonne nouvelle : l’escroc ne peut manipuler chez les autres que leurs rêves de succès, leur illusion de se réussir ; donc il suffit, pour n’être plus escroquable (par la pensée), de cesser d’en être embobinable. L’escroc, dès lors, rêvant lui-même de manipuler avec succès les rêves de succès d’autrui, s’illusionne de croire pouvoir empêcher les autres de s’en désillusionner. Info géniale : tout esprit peut se désescroquer lui-même, se déprendre de ce qui vise à le déprendre de ce qui est. Comment ? Non par une (souvent inaccessible, inégale et faillible) capacité de comprendre ce qui est, mais par un pouvoir souverain de ne pas se prendre à ce qu’on croit être. C’est la double leçon d’Alain : « Penser, c’est dire non », et « Ne va pas te croire ». Autrement dit, ensemble : refuse d’abord et toujours ce que d’autres te donnent raison de penser, et n’aie d’autre dignité que l’objectivité dont tu te rends capable. Et – voilà l’originale précision de notre auteur – fais-le religieusement.

L’esprit religieux, en effet, est, pour l’auteur, d’abord le choix, par une intériorité, de ce à quoi elle sent devoir existence. Religion, selon lui, c’est conviction que la vie humaine a – par un recueil scrupuleux ou une relecture attentive et humble de ce qui l’a permise – un sens dont elle doit se montrer digne, et une valeur dont elle doit se porter responsable. Deux éléments, donc : respect inconditionnel d’une source absolue de la vie (il faut obéir – joyeusement – à ce qui nous fonde) et participation intérieure à l’orientation globale de cette vie (il faut déployer – vaillamment – ce qui nous anime). On voit alors que la vertu de religion dont parle l’auteur est incompatible, aussi bien avec tout projet de contrôle par l’homme de ce qui le fonde (de la vie et de la mort, comme le libéralisme technico-politique des mœurs le serine : l’enfant si je veux, la mort quand je veux, le sexe que je veux etc.), qu’avec l’impérialisme islamiste, le projet d’expansion conquérante, exclusivement extérieure, des seuls décrets de Dieu (l’homme ne pouvant vouloir que l’élargissement à tous de la Révélation du bon-vouloir de Dieu, refusant toute histoire intérieure des âmes, toute contribution personnelle à la Vie de l’Absolu, toute nuance critique du destin de créature). Deux contre-sens, l’un par défaut, l’autre par excès, au religieux, donc : d’un côté l’auto-révélation par l’homme de l’illimitation de son seul bon-plaisir (une police de la déconstruction) ; de l’autre, une Révélation structurée par les châtiments qu’elle réserve à qui n’y acquiesce pas (un fanatisme de la mise en garde).

La conviction religieuse de l’auteur (il y a un « être primordial, qui s’exprime à travers l’existence » du Tout, et de toutes choses) a, en effet, traduction d’abord mystique – en contemplation d’une nature (qui, par sa spontanéité universelle, sait se servir d’elle-même pour démultiplier sa propre vie) et méditation d’un esprit (qui, se rendant présent à la présence de la nature à elle-même, comprend mieux le destin de sa propre attention). Au fond, seule la pensée mystique sait ne pas se laisser faire. L’athée pense ne pas croire (mais « Dieu est mort parce que nous l’avons tué » dit Nietzsche, ce n’est donc qu’en notre idée de lui que nous ne croyons plus (p.26) – nous sommes devenus incapables de l’idée qui nous le rend crédible) et le fanatique pense croire (mais s’il croyait, il supporterait qu’on ne croie pas comme lui – (p.23) : deux erreurs. Et si l’on ajoute que ni l’engagement politique, ni la compassion morale n’ont besoin d’être religieux pour bâtir leur motif et tenir leur rang, la religion consiste en faire vivre (en nous) le mystère de la vie – et non à le tuer technologiquement (dans un-delà sans mystère) ou à mourir fanatiquement pour lui (dans un mystère sans plus personne).

Bertrand Vergely n’a pas peur, on l’a compris, de passer pour « réac » en n’ayant pas peur de penser ce qu’il pense, et de ramener ainsi la pensée à la vie, et la vie à l’aventure intérieure ; mais un réac d’un tel courage intellectuel (ce qui se fait partout, dénonce-t-il, nous défait partout !), d’une telle humilité devant la belle infinité des choses, d’une telle vigueur naturelle (« La vie qui est vivante rentre dans la vie avant d’en ressortir plus riche. Avec le corps, c’est ce qui se passe » (p.151) ; un corps est un démultiplicateur de vie, comme un biochimiste le voit dès la simple respiration) n’a pas eu besoin – dans la tonique cohérence de son propos – de tricher pour nous faire réfléchir.

 

Marc Wetzel

 

Bertrand Vergely, né en 1953, est philosophe et essayiste, auteur d’une œuvre féconde, et spirituellement engagée. De religion orthodoxe, ses interrogations sur la condition moderne de l’être humain (et le devenir technico-politique que celui-ci se donne) manifestent une énergie et une vigilance rares : un « réac » dont la géniale inspiration fait douter ses rieurs. Dernier ouvrage : La Puissance de l’âme, Sortir vivant des émotions (Guy Trédaniel éditeur, 2023).



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A propos du rédacteur

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Marc Wetzel, né en 1953, a enseigné la philosophie. Rédige régulièrement des chroniques sur le site de la revue Traversées. Dernier ouvrage paru : Exercices (Encre Marine/Les Belles Lettres), 2015.