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Le « vrai » métier des philosophes, Nassim El Kabli (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel le 03.07.24 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Le « vrai » métier des philosophes, Nassim El Kabli, Fayard/France-Culture, mai 2024, Préface Francis Wolff, 284 pages, 16 €

Le « vrai » métier des philosophes, Nassim El Kabli (par Marc Wetzel)

 

Montaigne était maire, Spinoza polisseur de verres, Bergson diplomate, Epictète esclave, Marc-Aurèle empereur ; Rousseau fut copiste de musique, Simone Weil ouvrière, Cicéron avocat… tous ces si divers métiers ne les ont pas empêchés d’être philosophes. Mais trois questions viennent aussitôt : ces métiers leur ont-ils, positivement, permis d’être philosophes ? Puis : l’activité philosophique même (indépendamment des professions de professeur, vulgarisateur ou historien de la philosophie) peut-elle être considérée comme un métier ? Enfin, comment comprendre l’indiscutable présence dans la réalité (et dans ce livre) d’authentiques philosophes par ailleurs cycliste professionnel (Guillaume Martin), braqueur de banque (Bernard Stiegler), interprète pop (Agnès Gayraud, sur la scène musicale : La Féline), ou réparateur de motos (Matthew Crawford)… : le pur et simple « métier de vivre » (dont parlait Pavese) du compétiteur, du délinquant, de l’autrice-compositrice-interprète, du médecin des moteurs… ouvre-t-il donc sûrement à l’étrange occupation de faire « vivre la pensée » (comme dit Comte-Sponville) ?

D’abord, il n’est pas sûr que philosopher (qui est d’abord une occupation de loisir et méditation) puisse être un « métier », car même si philosopher nous fait penser mieux ce qui nous fait vivre, un « métier » est d’abord une profession, c’est-à-dire ce qui peut nous faire vivre de ce qu’on sait et fait. Un métier, cela satisfait (psycho-socialement) des besoins et met en œuvre les services qu’il rend (on voit bien à quoi sert un métier à tisser, moins qui ou quoi servirait un métier à méditer !). Toute profession est une sorte d’instrument dont dispose un ensemble social pour que certains puissent faire profiter à d’autres de l’activité qu’ils exercent, et réciproquement. Or la philosophie n’est pas un métier, soit parce qu’elle ne le peut pas (en faisant passer pour biens et services vitaux – assez pour les rendre désirables par d’autres et monnayables auprès d’eux – de simples méditations argumentées, on triche ou on ment !), soit parce qu’elle ne le veut pas (le « philosophe » est, extérieurement au moins, un oisif qui s’en fout, un détaché des apparences de tous pour ne s’attacher qu’à un fond des choses accessible à bien peu), soit enfin parce qu’elle ne le doit pas (la pensée soucieuse du juste et du vrai est impartiale et désintéressée ; comment en gagner sa vie sans se faire d’eux le mercenaire et se compromettre avec leurs contraires ?). Quelles utilité et crédibilité socio-économiques alléguer alors pour la philosophie ? Se faire bassement payer par ceux qu’on prend (par essence et par les essences) de haut ? Prétendre convaincre ceux qu’on ne peut que (par principe et par les principes) choquer ou stupéfier ? Séduire ceux qu’on s’interdit de flatter ?

Pourtant, montre Nassim El Kabli, un spécialiste de quelque chose peut toujours éclairer autrement une généralité ! Par exemple, le coureur cycliste Guillaume Martin, en pouvant parler en connaissance de cause échappées et peloton, nous fait précieusement saisir pourquoi, tiraillé entre course d’équipe et exploit individuel, ce métier ne saurait en tout cas jamais être compétition de tandems ! Ensuite, le « spécialiste des généralités » (ainsi Auguste Comte catactérisait-il la singulière entreprise des philosophes) le devient lui-même en transposant et synthétisant d’autres spécialités, d’autres « métiers », eux incontestablement réels et utiles. Par exemple, indique Francis Wolff dans sa Préface, Socrate lui-même (le professionnel des définitions, et le dialoguiste des perplexités publiques) n’a fait que « sublimer » les « métiers » de ses deux parents : comme son père sculpteur, Socrate taillait – mais dans la matière brute de la pensée, lui – les formes idéales des concepts, en martelant savamment leur gangue de préjugés et préventions ; et comme sa mère sage-femme, Socrate « accouchait », lui, les esprits, aidant ainsi les âmes à faire naître d’elles ce qui pouvait s’en engendrer de meilleur, et tenter de produire à neuf leurs raisons de juger et de vivre. Mais même le comédien et saltimbanque Yves Cusset fait saisir, de l’intérieur du discours, la tragi-comédie de la vie humaine – en transformant l’ironie (souvent tristounette) du sort en humour (souvent peu apparent !) de son Créateur ! Diogène le cynique, révèle l’auteur, se livrait à la contrefaçon de monnaie (usant d’un poinçon trafiqué pour « authentifier » des pièces à valeur ainsi gonflée) – mais la pratique du faux-monnayage privé lui permettait de débusquer et dénoncer l’imposture ou le détournement de toute inégalité sociale, par l’idée que ce qui crée la pauvreté (c’est-à-dire ce qui empêche les démunis d’accéder au nécessaire) est l’entêtement même des riches à se procurer ce qui ne l’est pas. D’où la célèbre anecdote : Diogène, par son mode de vie encombré d’aigreurs et d’allergènes divers, devait souvent cracher au sol pour évacuer ses miasmes – et, convié un jour chez un riche propriétaire qui souhaitait lui faire admirer son impeccable parquet, il résolut, après minutieuse inspection du reste, de lui cracher au visage, alléguant que c’était là « le seul endroit sale qu’il ait pu trouver »…

La richesse de ce livre vif, sobre et chaleureux peut, enfin, s’illustrer par quelques exemples pris sur les quarante figures proposées par l’auteur. Par exemple, le philosophe anglais Hobbes (1588-1679) fut une sorte de précepteur touristique. Son métier ? Aller présenter le monde réel (au moins l’européen et continental) à de jeunes aristocrates – une fois le père, une fois le fils à vingt ans d’intervalle ; l’un et l’autre nommés William Cavendish – tout en bénéficiant, lui-même, sur place, de leurs relations mondaines, pour forcer l’entrée des ateliers de physique comme des cercles de théologie. Cette fonction de voyagiste cultivé, de « conducteur de seigneurs » permettant autant de « former la jeunesse » (sans œuvre, elle) de ses protégés que de bâtir et réformer ses propres « œuvres de vieillesse ». Le simple savant de laboratoire découvre ce qui lui échappe ; le vulgarisateur fait comprendre ce qu’il découvre. Mais Hobbes est philosophe par le talent unique qu’il exerce ici : découvrir ce qu’il comprend !

Ainsi, pour Simone Weil, se faisant (pendant plusieurs années) ouvrière d’usine. Choisir de partager (dans les ateliers industriels, dans la résistance à l’oppression hitlérienne…) la vie des démunis et des menacés, c’est, en se privant des grâces de pure chance ou de fantaisie, dénuder assez la Nécessité pour ressaisir nos forces de l’aimer, comprendre pour elle-même la « Pesanteur » partagée des humains ! Seule l’épreuve effective du malheur fait saisir, dit-elle, la mystérieuse impossibilité de l’existence humaine : l’empêchement psycho-social des vies des uns par celles des autres laisse seul entrevoir le véritable empêchement (métaphysique) de toute vie humaine, car une créature dotée du sens de l’infini ne peut par principe jamais s’acquitter de lui ; et ce n’est qu’en quittant, pour la misère et l’abaissement, notre privilégiée et complaisante souveraineté de monde qu’on comprend (dans sa chair, en quelque sorte) comment Dieu lui-même aura sacrifié sa propre Absoluité pour créer et permettre hors de lui un Univers !

Enfin (et l’on renvoie le lecteur aux chapitres, par exemple, sur Leibniz, Helvétius ou Nietzsche qu’on ne peut commenter ici) voilà le philosophe Sénèque (strict contemporain de Jésus, sans avoir pu en deviner le mystère), qui fut « conseiller du Prince (Néron !) » et a payé ses remontrances (« Ce n’est pas correct, Maître, d’avoir estourbi ta mère Agrippine et ton frère adoptif Britannicus, au prétexte que leur existence indisposait la tienne… ») de sa vie (puisque condamné à s’empoisonner). Le philosophe est là pour « conseiller » l’auto-modération à l’âme tyrannique de Néron : mettre un peu de maîtrise de soi dans la domination d’autrui, et un peu d’indulgente compréhension dans cette maîtrise de soi. Échec cinglant, donc. Mais, montre Nassim El Kabli, Sénèque le stoïcien fait prendre, dans cette fonction, d’utiles risques à sa philosophie même ; car un stoïcien, spontanément, fuit les troubles de l’âme et ne s’occupe volontiers que de ce qui dépend de lui. Or, vouloir bien « conseiller » le fou Néron, c’est tenter, tout à l’inverse, de semer (raisonnablement) le trouble dans la souveraineté (arbitraire) de jugement d’un autre. C’est donc officier à contre-emploi. Mais, en même temps, c’est occasion, pour Sénèque, de s’approcher (à ses risques et périls, en effet !) de l’essence réelle et vécue de tout conseil : changer indirectement ce qu’un autre croit vouloir faire en l’avisant de ce qu’il pourrait devoir faire ! C’est guider quelqu’un par contraste, c’est-à-dire en lui faisant découvrir où il s’apprêtait, spontanément, depuis sa sauvage ou délirante autonomie, à aller…

On savait déjà, grâce à la formule célèbre, ce que le philosophe se refusait toujours et d’abord à faire : perdre sa vie à la gagner. Mais ce livre plein de verve et d’humour (on lira avec joie et gratitude particulières les courts chapitres sur Pascal, Diderot ou Castoriadis !) en rétablit, sobrement et justement, le versant frontal et pourtant caché : gagner sa vie à nous dépêtrer d’elle. Et ce beau livre de Nassim El Kabli en participe lui-même !

 

Marc Wetzel



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A propos du rédacteur

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Marc Wetzel, né en 1953, a enseigné la philosophie. Rédige régulièrement des chroniques sur le site de la revue Traversées. Dernier ouvrage paru : Exercices (Encre Marine/Les Belles Lettres), 2015.