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Vita Nova, Louise Glück (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Lundi, 06 Avril 2026. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Vita Nova, Louise Glück, trad. Marie Olivier, éd. bilingue Gallimard, 124 p., 2026, 18€

 

Pour introduire notre réflexion brièvement, je reprendrai le titre du célèbre livre de Simone Weil : La Pesanteur et la grâce. Car ici, dans le Vita Nova de Louise Glück, c’est bel et bien la question : la pesanteur, comme profondeur d’une langue, et la grâce, comme légèreté d’un propos ironique non voilé. Oui, un balancement sans cesse entre la profondeur de l’expression, l’éclat (comme en peinture ce qui distingue un petit tableau d’un chef-d’œuvre), et les thèmes. Tout est grand ici. À la fois les images, la construction du poème, la fulgurance de certaines strophes, l’écume qui porte la langue (comme une embarcation sillonne des embruns), l’appel aux grands mythes et livres fondateurs, et cette marque très nette du sarcasme, presque d’une gaité.

J’ai dit : « pesanteur » et « grâce ». Mais il serait plus juste de parler de mouvement rotatoire, de balancement, de dodelinement, d’ondulation. Cette poésie est instable, elle balance dans l’ironie, dans le rêve, entre la réalité contingente qui entoure la poétesse qui pourrait se rapprocher en cela de l’école « confessionnaliste », et des formes originales, ou des signes venant de la culture classique, mordues par de constantes antiphrases. L’écrivaine vaque dans son langage avec agilité.

Méditations sur Don Quichotte, José Ortega y Gasset (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Lundi, 09 Mars 2026. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Espagne

Méditations sur Don Quichotte, José Ortega y Gasset, trad. Mikaël Gómez Guthart, éd. Fario, coll. Pérégrines, 2025, 150p., 17€50

Le premier livre de José Ortega y Gasset constitue le premier pas d’une philosophie espagnole encore assez peu connue en France, sinon reconnue, et le premier pas tout court pour le philosophe. Il est constitué de trois parties distinctes : d’un préliminaire, qui représente un quart de l’ouvrage, et de deux méditations d’un volume équivalent. Chacune des deux méditations sont marquées par l’élévation de la pensée de l’auteur vers des domaines esthétiques, culturels ou rationnels.

Ma difficulté, je l’avoue, c’est que ma formation philosophique n’est pas savante. Je me suis forgé une connaissance de la philosophie grâce à mes lectures et certains apprentissages connexes à mes études universitaires. Je suis plus artiste que philosophe - mais des exemples comme celui de Nietzsche font bien tomber les barrières… Donc j’ai essayé de lire l’opus comme je l’aurais fait d’un ouvrage littéraire. Au reste, cette écriture du début du XXème siècle est très moderne ; elle évoque l’herméneutique de Derrida ou la langue de Foucault. C’est une écriture qui se déplie, qui joue sur de doubles entendements, qui épaissit la réalité et rend plus pleine la compréhension du monde.

Nous qui nous révoltons, Claude McKay (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Lundi, 02 Mars 2026. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Poésie, USA

Nous qui nous révoltons, Claude McKay, trad. (créole jamaïcain) Karine Guerre, trad. (Anglais États-Unis) Gaëlle Cogan, Michaëla Cogan, préf. Diaty Diallo, dir. Matthieu Verdeil, 2026, 208p., 18 €

 

Le poème comme arme

Le travail poétique de Claude McKay est de l’ordre de la novation : à la fois parce que, historiquement, il suit les années de l’après Première Guerre mondiale, et comme précurseur de la lutte des droits civiques et de la fin de l’apartheid aux USA. On y trouve aussi en germe, comme le rappelle le poète Léopold Sédar Senghor, le concept de « négritude » ; c’est dire l’importance de ce livre où Claude McKay, depuis les poèmes de jeunesse jusqu’aux années 30, développe sa prosodie, chant de lutte, chant du combat Noir.

Il faut parler tout de suite de la question de la haine : haine de l’oppresseur blanc ; haine de l’esclavage des Noirs américains ; puis force de progrès pour l’égalité des Américains et des Africains-Américains. Cette haine est une essence, un combustible, et le poète sait qu’il ne faut pas céder à la brutalité, que sa lutte est celle de la profondeur pour l’égalité humaine, et pas simplement dirigée vers le KKK, pitoyables clowns tristes et inhumains.

Ce qui nous sépare du clair, Yves Humann (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Mardi, 03 Février 2026. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Poésie

Ce qui nous sépare du clair, Yves Humann, préf. Jean-Christophe Belleveaux, photo. Rosa, éd. de Corlevour, 160 p., 2025, 18€

Je quitte à l’instant le recueil de Yves Humann et me remémore les différents moments où j’ai ouvert cet ensemble poétique qui qualifie pour moi la question du doute existentiel. En effet, ce ne sont pas ici des certitudes, des images fixes, des propos satisfaits, des poèmes conçus pour être convaincants par leur autorité intrinsèque. Non, mon impression reste celle d’un doute radical, sur la qualité de la vie et de la mort, où l’on ne peut que balancer avec les poèmes, avec cependant un espoir lié à l’amour, à la bonté, à la beauté, à l’amitié, qui semblent seuls sur terre éviter un doute général, une tabula rasa cartésienne. Nous sommes peut-être avec Descartes, mais aussi du côté de « l’honnête homme » de Montaigne.

Par ailleurs, le ton assez pessimiste de l’ouvrage, nous ouvre sur Cioran ou sur Samuel Beckett, et parfois nous dirige vers le Tonneau de Diogène. Et par contradiction -, car le poème est plus large que le simple conseil tenu sur le doute -, l’on retrouve David Hume, chez qui les maux de l’homme sont universels et se déduisent des sens de l’être. Cette poésie semble plus grande que de simples préceptes philosophiques, car ils donnent à voir en même temps, oxymore intellectuel, ensemble, la vie et la mort, l’amour et le désir, le vide et le plein, la chanson et le silence.

Tapapakitaques, La poésie île, Habib Tengour (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Mardi, 20 Janvier 2026. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Tapapakitaques, La poésie île, Habib Tengour, éd. APIC, Alger, 200 p., 2025, 17€

 

La poésie est affaire de temps. Et ce livre qui paraît chez l’éditeur algérien, APIC, en est la démonstration physique. Car la souche des poèmes se situe en 1965, or cette réédition de 2025 menée par Habib Tengour ne change pas l’ensemble des textes. Nous sommes témoins d’une espèce d’anamorphose de la durée qui nous donne à voir un poète jeune, dont le dynamisme n’a jamais faibli. La seule chose qui change, c’est l’époque de la lecture. L’on reçoit donc le poème en 2025 différemment qu’en 1965. Cela dit, je vais essayer quand même de donner mon sentiment actuel à propos de ce « nouveau » livre que laisse paraître Habib Tengour.

Tout d’abord, un aspect très net : c’est remuant. Cette littérature pleine de saillies, de petits accidents divers, ramène presque jusqu’à se clore la force du poète sur sa propre vitalité ; devenant un peu énigmatique, car nous donnant à découvrir une expression d’adolescent dans le bon sens du terme (ardeur, élan, vigueur, impulsivité, impétuosité). Oui, une espèce de connaissance de la violence, celle qui est amoureuse des périls. Ce qui frappe, c’est l’énergie, la vivacité, les chocs, l’altérité qui se nichent au milieu même du corps poétique.