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Roman

Tortuga, Valerio Evangelisti

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas , le Jeudi, 01 Septembre 2011. , dans Roman, Les Livres, Recensions, Bassin méditerranéen, Payot Rivages

Tortuga, traduit de l’italien par Sophie Bajard, 2011, 426 pages, 24,50€. . Ecrivain(s): Valerio Evangelisti Edition: Payot Rivages

Si vous avez rêvé, aux côtés de Jim Hawkins, de trésors fabuleux, frémi au passage de la jambe de bois de Sir Long John Silver, si vous savez que les honnêtes hommes peuvent cacher de terribles pirates comme le Petit-Radet de L’Ancre de miséricorde, ou même si vous avez pris plaisir aux aventures cinématographiques d’un excentrique flibustier, capitaine du Black Pearl, Tortuga est pour vous.

Non seulement ce roman d’aventures va vous plonger, comme aucun autre, au cœur des Caraïbes et de la confrérie des Frères de la Côte, mais il renouvelle la vision de la piraterie, déprise de son verni exotique et souvent édulcoré. Dans Tortuga, on n’enterre pas de trésor sur une île inconnue et on ne perd pas de temps avec des cartes rongées par l’eau de mer, non bien au contraire, on dépense tout et on fait flamber sa vie comme du rhum. Les récits des scènes d’auberge valent celles des abordages où pareillement se déchaînent l’animalité, la cruauté, le plaisir. La définition de l’âme pirate donne lieu à de splendides joutes oratoires entre capitaines, chirurgiens et autres invités au carré.

« Sur le Conqueror, vous avez assisté à la phase intermédiaire de l’évolution d’un pirate. À ce stade de sa carrière, il a redécouvert la nature animale qui se cache sous les apparences humaines et a commencé à s’y abandonner. […] La dernière phase est celle où la férocité naturelle se traduit en philosophie. L’égoïsme le plus effréné est présenté comme une liberté, le manque absolu de toute pitié devient une norme de conduite, une morale même ».

Son corps extrême, Régine Detambel

Ecrit par Martine L. Petauton , le Mercredi, 31 Août 2011. , dans Roman, Les Livres, Recensions, La Une Livres, Actes Sud, La rentrée littéraire

Son corps extrême, 160 pages, 17 euros . Ecrivain(s): Régine Detambel Edition: Actes Sud

« C’est une voiture renversée sur le dos, dont les roues ballantes continuent de tourner… ». Ce petit livre tient en trois mots : l’accident d’Alice, son corps brisé, son relevé ; ça ferait quelques lignes tristes dans mon journal du soir, mais Régine Detambel a ciselé avec ça un livre fort et particulièrement résonnant, plein de toutes les douleurs, de tous les vertiges de mort, de toutes les inespérées espérances…

C’est une partition orchestrée en trois temps qui fait un barouf de musique contemporaine : l’accident raconté par deux ou trois ouvriers, occupés nuitamment sur le macadam d’une ville torride ; il y a là de la fine observation sociologique ; l’hôpital : « elle sonnait délicieusement le creux, elle était un contenant incontinent », les miettes de corps, les plaies, les os, le n’importe comment du visage ; le savoir de la « Régine-kiné » asperge, juste, de bout en bout ces pages-là, avec, dans la potion administrée, trois gouttes d’humour acide, et, au bout, salvateur : « ne désespérez jamais de rien ; toute cendre est un pollen » ; le centre de rééducation (pas un petit tour, deux ans quand même) : « il y a des éclopés, sur les bancs et aux fenêtres » ; des barres parallèles terrorisantes comme l’Enfer de Dante, et des « pas » qui sonnent comme les buccins de la résurrection sur les vieux tympans : « tous deux marchent clopin-clopant, bizarres et superbes, avec une concentration de somnambules… »

So long, Luise. Céline Minard

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas , le Mardi, 30 Août 2011. , dans Roman, Les Livres, Recensions, La Une Livres, La rentrée littéraire, Denoël

So long, Luise, 2011, 218 pages, 17€. . Ecrivain(s): Céline Minard Edition: Denoël


Céline Minard suit un parcours des plus singuliers et nous la suivons depuis Le Dernier Monde avec un plaisir sans cesse renouvelé. So long, Luise se distingue encore une fois des précédents opus. Exit épopée de fin des temps, combats de kung-fu médiévaux et imprécations romaines, ici nous entrons en féerie. Et là encore, la magie Minard opère.

La narratrice, héroïne du roman et écrivain, achève la rédaction de son dernier texte, commencé il y a bien longtemps et remanié à de nombreuses reprises, son testament. Si Minard s’amuse avec le jargon juridique et se moque allégrement des prétendants à l’héritage, ce testament revient aux sources. Qui sont toujours sources de vie et du langage chez elle. En effet, So long, Luise signe avant tout une alliance, celle de deux femmes artistes, amoureuses et libre-jouisseuses. S’élève alors une parole testimoniale délivrant le récit de leur histoire, magnifique et débridée, pleine de folie et de savoir vivre pleinement. Festin réunissant humains et peuple faée, chasses à l’insecte, scènes de violence orchestrée par une vieille tarantinesque en puissance, ponctuent cette existence faite de petits riens et d’excès rabelaisiens.

Dire son nom, Francisco Goldman

Ecrit par Anne Morin , le Lundi, 29 Août 2011. , dans Roman, Les Livres, Recensions, La Une Livres, USA, Christian Bourgois, La rentrée littéraire

Dire son nom, Trad. Anglais (USA) Guillemette de Saint Aubin. 440 p. 19€ . Ecrivain(s): Francisco Goldman Edition: Christian Bourgois


Ce livre peut être ludique et léger, ou impudique et pesant comme la mort, pas plus que la mort. C’est, comme tous les récits autour de la perte, une question résurgente : pourquoi ?

La femme du narrateur, Aura, apparaît, la plupart du temps, comme une créature éthérée : c’est un lutin, un elfe, une fée, un petit personnage déroutant, fantasque, doutant, insaisissable. Femme-enfant à la fois spontanée et réfléchie. Le narrateur, le mari, la voit ainsi dans un arbre après sa mort, où son sourire seul lui apparaît, si effrayé à l’idée qu’il puisse la manquer, l’oublier.

La vie d’avant Aura se fait irréelle, imprécise, improbable : a-t-il vraiment vécu avant ? Perpétuellement interrogés, remués, sont le destin, la chance, la mort et la vie et son jeu de roulette : une chance sur (?) qu’ils se rencontrent, une chance sur (?) qu’ils s’aiment… une chance sur (?) que la vague sur cette plage-là soit scélérate, la mauvaise… « Esta es mia » dira Aura, avant de la suivre.

Personne, Gwennaëlle Aubry

Ecrit par Didier Bazy , le Samedi, 20 Août 2011. , dans Roman, Les Livres, Critiques, Gallimard, Mercure de France

Personne, prix Femina 2009 . Ecrivain(s): Gwennaëlle Aubry Edition: Mercure de France

Personne. C'est le mot de passe qu'Ulysse exprime pour tromper le cyclope anthropophage et sauver ainsi sa peau.

Personne. C'est rien et ce n'est que quelqu'un de quelconque, comme personne, comme tout le monde.

Personne. C'est le masque qui nous constitue et une personne, c'est important.

Quand Personne campe la figure du père, Antigone prend la plume et Iphigénie veut comprendre.

Le cadre oulipien est déclaré. Sous les auspices de Perec, l'auteur écrit « parce que nous avons vécu ensemble... ombre au milieu de leurs ombres... ». Où nous dirige cet abécédaire filial qui commence avec Artaud et qui se clôt avec Zélig ? Du génie fou vers le caméléon mimétique, du moine dans le Jeanne d'Arc de Dreyer (où l'autre moine sous pseudonyme, le moine de Lewis) vers le suicidé de la société, psychanalysé et victime d'une société devenue plus folle que les individus qui croient la constituer, faut-il demander à la spécialiste de Plotin si cette progression, sous les astuces des limites de l'Oulipo, évoque, un tant soit peu, des hypotyposes, qui consistent à décrire des faits comme s'ils se déroulaient sous nos yeux ? Oui.