Identification

Roman

Esprit chien, Luc Lang

Ecrit par Didier Bazy , le Jeudi, 29 Décembre 2011. , dans Roman, Les Livres, Recensions, La Une Livres, Stock

Esprit chien, 2010, 270 p., 19 € . Ecrivain(s): Luc Lang Edition: Stock


Luc Lang poursuit son travail avec cohérence. Il écrit après Malcolm Lowry et James Joyce. Joyce surtout. Et digérer Joyce n’est pas rien. Lang serait-il un Valéry Larbaud 100 ans après ? Plus drôle et cruel que cruels, les dernières nouvelles, Esprit chien est une œuvre cynique au sens strict et au sens courant. Qui donc sera réhabilité ? Diogène ou Antisthène ? Monime ou Onésicrite ? Cratès ou Métroclès ? Ménippe ou Ménédème ? Bion ou Cercidas ? Encore un effort, voici Hipparchia ! La cynique femme : Anne-Laure Chinon, fondatrice chic d’une fondation chic pour chiens chics, dans le Neuilly chic. Voisine du narrateur Dante Buzzati, elle le transformera en éperdu toutou amoureux pour mieux mettre le collier à son seul héritage : une maison familiale âprement acquise à coups de marteau de son père mineur italien manchot pas très chic et les pourboires de sa mère, serveuse dans un bistrot. La vie de chien ne saute pas toujours de génération. Délivrez Dante de sa descente aux enfers !

Les chapitres ont l’intitulé de races choisies. On se rappelle la construction cachée de l’Ulysse de Joyce. La langue de Luc Lang oscille entre les djinns de Victor Hugo et le parler djeuns. Un rap classique en somme. Un cocktail explosif où l’on suivra les quelques traces d’un certain Nicolas de Neuilly, d’une Cécilia, d’un Luc Ssébon (grand cinéaste du bleu) et de son copain Jean Nero (éternel plongeur sans bouteille)…

Je n'ai pas dansé depuis longtemps, Hugo Boris

Ecrit par Sophie Adriansen , le Jeudi, 29 Décembre 2011. , dans Roman, Les Livres, Recensions, La Une Livres, Pocket

Je n’ai pas dansé depuis longtemps, Belfond, janvier 2010, 392 p. 20 € ; Pocket, août 2011, 7,40 € . Ecrivain(s): Hugo Boris Edition: Pocket

Ivan est un cosmonaute envoyé en orbite pour 400 jours, à l’époque de Gorbatchev puis d’Eltsine. Il est médecin, et voyage avec Nikolaï et Viktor. Il réalise sur eux comme sur lui des prélèvements. Très vite, il les croit ligués contre lui. La paranoïa enfle, dopée par l’absence de la femme et des enfants d’Ivan. A mesure que sa peau part en lambeaux, l’apesanteur ayant cette action sur l’épiderme, Ivan voit sa sensibilité croître, sa susceptibilité aussi.

Et il connaît les statistiques : le risque d’y rester est de 7,5%.

Hugo Boris a une écriture froide qui colle à l’ambiance soviétique du roman.

Ici, dans l’espace, comme dans tout lieu clos, les sentiments sont exacerbés. Et l’auteur dissèque les comportements humains, dans cette station où chaque geste prend une signification précise et des proportions démesurées.

Peu à peu, le ton se réchauffe, le cœur l’emporte sur la froideur. Dans ce huis clos original, le suspens grandit à mesure que les jours (les pages) défilent, pour une dernière partie explosive.

Là-haut, le soleil se lève et se couche seize fois par jour.

Une leçon de flûte avant de mourir, Jacques-Etienne Bovard

Ecrit par Valérie Debieux , le Mercredi, 28 Décembre 2011. , dans Roman, Les Livres, Recensions, La Une Livres, Campiche

Une leçon de flûte avant de mourir. 2011. Ed. Bernard Campiche (CamPoche). 216 p. 9 € . Ecrivain(s): Jacques-Etienne Bovard Edition: Campiche

Environs de Lausanne. Années 2000. Gilles Vanneau, un jeune homme de vingt-trois ans, arrive au volant d’une camionnette de location devant un vieil immeuble pour y emménager. Etudiant le jour, il travaille la nuit comme chauffeur de taxi.

L’accueil réservé par la concierge est une mise en garde sèche et sans appel. Il s’agit d’une maison de « vieux ». Première nuit, premiers sons. D’abord ceux d’un violon emplis de légèreté et de grâce, puis ceux d’un violoncelle, auxquels succèdent les modulations d’un téléviseur dont on a oublié de baisser le volume. Et, par intermittence, le bruit des chasses d’eau, agrémenté, au dehors, du « ronflement continu d’un moteur diesel » provenant du chantier voisin et le crissement des pneus sur le bitume du giratoire.

Le jour suivant son emménagement, il rencontre son vis-à-vis. Débute alors une très belle histoire d’amitié, avec ce personnage peu ordinaire, Edouard Laroche, un ancien virtuose violoniste, dont la carrière n’a pu s’épanouir ; âgé de plus de quatre-vingt ans, il désire, comme Socrate, prendre une leçon de flûte avant de mourir et étudier le violoncelle avant de s’en aller. L’alcool aidant, Edouard se confie :

L'or des rivières, Nimrod

Ecrit par Theo Ananissoh , le Lundi, 26 Décembre 2011. , dans Roman, Les Livres, Recensions, La Une Livres, Afrique, Récits, Actes Sud

L’or des rivières, 2010, 126 p. 13 € . Ecrivain(s): Nimrod Bena Djangrang (Nimrod) Edition: Actes Sud

L’Or des rivières est un roman en sept récits. On peut le lire en commençant par le quatrième « chapitre » intitulé Les arbres. C’est, me semble-t-il, le moyen d’apprécier d’emblée le projet rare qu’accomplit Nimrod. Ce projet, le poète tchadien l’énonce dans le troisième récit intitulé Le retour : « Mon voyage n’avait pour unique objet que celui d’inscrire ma présence dans le paysage ». C’est le retour d’un « orgueilleux qui a les poches vides » dans un pays où la guerre, sporadique, dure depuis trente ans, dans un Tchad dont les paysages, jadis, émurent André Gide. Et comme Gide autrefois, Nimrod décrit en se décrivant et en se voyant sentir. Il parvient ainsi à ne pas rendre les armes devant une réalité qui est faite à la fois de beauté et de laideurs.

Face au pays dont, sans en avoir l’air, il n’escamote rien des afflictions, Nimrod oppose donc sa sensibilité et son esprit. C’est plus qu’un simple rempart. L’affaire est d’importance. Ce n’est pas impunément que le poète remet les pieds là où il est né. D’emblée, il s’agit de défendre et de se défendre. Les gens ici sont occupés à faire des révolutions ineptes, à rouler en Land Cruiser, à ignorer la beauté des lieux où ils se démènent ainsi. En réalité, le poète est au front. Dans Voyage au Congo, André Gide s’exclame presque : « A présent je sais ; je dois parler ». Par ces mots, il ne signifie pas qu’il doit s’engager, prendre parti, combattre, mais plutôt se défendre contre l’horreur de ce qui est, affirmer l’intégrité de son esprit.

Onze ! Xavier Deutsch

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas , le Samedi, 24 Décembre 2011. , dans Roman, Les Livres, Recensions, La Une Livres, Mijade

Onze ! Ed. Mijade, 2011, 142 pages, 7 € . Ecrivain(s): Xavier Deutsch Edition: Mijade

 

Lire une épopée est rare de nos jours, à moins de se replonger dans les récits homériques et leurs réécritures. Lire une épopée traitant d’un match de football semble du coup une gageure parfaitement insurmontable. Xavier Deutsch réussit pourtant ce pari fou d’emporter son lecteur dans une histoire qui n’a l’air de rien, dans une histoire qui ne fera pas vibrer les seuls lecteurs de l’Equipe, mais bel et bien, tout lecteur qui a du cœur.

La réalité du foot se retrouve pleinement ici, reprise dans un style neutre et éloquent où viennent poindre des références discrètes mais efficaces. Dans sa mythologie, on a déjà rejoué plusieurs fois ce scénario : une équipe d’anonymes affrontant un club de légende. La puissance des chants de milliers de personnes venant encourager les guerriers du stade. Comme l’appui fragile ou maladroit de leurs familles. Mais la lutte de ce David des Flandres contre un Goliath aussi phénoménal que l’AC Milan dépasse toutes les attentes.

Rouillon, le coach vosgien, clope au bec, attablé dans un zinc, tout droit sorti d’un roman de Simenon ainsi que son adjoint fidèle et taciturne, a décidé que seuls onze joueurs seraient présentés lors du match décisif, pas un de plus : « un collectif total », « une armée composée d’amants » qui se doit d’être invincible.