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Roman

Karoo, Steve Tesich

Ecrit par Ivanne Rialland , le Mardi, 13 Mars 2012. , dans Roman, Les Livres, Recensions, La Une Livres, USA, Monsieur Toussaint Louverture

Karoo. Trad (USA) par Anne Wicke, février 2012. 608 p. 22 € . Ecrivain(s): Steve Tesich Edition: Monsieur Toussaint Louverture

C’est une drôle de maladie qui touche soudain Saul Karoo : alcoolique notoire, il devient incapable de se saouler. Pourtant, le « doc », expert en réécriture de scénarios, continue à boire, sans soif, de même qu’il continue à vivre : par habitude, pour ne pas décevoir. Parce que le mensonge, finalement, est tellement plus acceptable, cohérent, qu’une vérité qui n’a d’intérêt pour personne. Aussi malléable que les scénarios qu’il rafistole, il ne refuse qu’une seule chose : avoir une assurance maladie.

Étrange clown triste, Karoo fait soudain deux rencontres : une femme, un film. Et là, il cède à la tentation : réécrire sa vie, comme un scénario.

À travers la vie grotesque et tragique d’un scénariste américain, ce que nous propose Steve Tesich est une critique acerbe d’un entertainment qui ne sait que réduire le réel qu’à l’insignifiance et faire basculer la création dans le néant. L’humour, l’insurmontable distance avec lesquels le narrateur considère cet univers factice donne d’abord à ce dernier des allures faussement inoffensives : il s’agirait alors simplement de ne pas être dupe, et la passivité de Karoo peut être autant une complicité tacite qu’un efficace moyen de résistance.

Dieu surfe au Pays Basque, Harold Cobert

, le Jeudi, 08 Mars 2012. , dans Roman, Les Livres, Recensions, La Une Livres, Héloïse D'Ormesson

Dieu surfe au Pays basque. 8 mars 2012. 160 p. 15 € . Ecrivain(s): Harold Cobert Edition: Héloïse D'Ormesson

C’est l’histoire d’un drame personnel, d’une injustice du quotidien. Un fait capable de ravager un couple, de détruire à jamais, au-delà des rêves d’enfant, les possibilités d’enfant ; un fait, pourtant, banal, statistiquement banal.

Le narrateur et la femme se rencontrent, s’aiment, se marient, veulent devenir trois. Rien de plus normal. Elle a déjà connu une grossesse avec un autre, mais le bébé n’a pas vécu plus de cinq jours à l’air libre. Il faudra composer avec cet antécédent, les menaces qu’il contient, on passera outre. Le test est positif, la chambre programmée, l’échographie des trois mois planifiée. 48h avant celle-ci, elle perd du sang. A l’hôpital, on annonce la fausse-couche. Celle-ci se soldera par un curetage, après des heures d’une « boucherie » aux méthodes « moyenâgeuses » - bien qu’orchestrée dans le cadre hospitalier.

Si rien n’est épargné au lecteur, ni le sang, ni l’achat des serviettes hygiéniques, Harold Cobert ne s’épargne pas non plus en tant que narrateur, ne taisant rien des douleurs physiques, des rêves détruits en vol, des larmes. Il dit tout de sa paternité en danger, de sa virilité égratignée - et cela, finalement, ne le rend que plus homme. Il évite toutefois l’écueil des grands épanchements, et privilégie la sobriété au lyrisme.

Le détroit, l'Occident barricadé, Mustapha Nadi

Ecrit par Martine L. Petauton , le Mercredi, 07 Mars 2012. , dans Roman, Les Livres, Recensions, La Une Livres, Maghreb

Le Détroit, l'Occident barricadé. Editions Riveneuve, Janvier 2012, 216 p., 20 € . Ecrivain(s): Mustapha Nadi

Quelque part du côté de cet autre livre, Eden de Laurent Gaudé : Sicile/ Afrique, et entre les deux, ces coquilles de noix sinistrement ballotées sur une Méditerranée cireuse ; d’un Welcome, le film fameux, pour ces hordes posées entre papiers gras et descentes de police, au bord de l’Occident de toutes les civilisations… ce Détroit-là est tout simplement un livre important, souvent fondamental : sujet, construction, écriture… et, évidemment, message ! Déjà annoncé par le sous-titre « l’Occident barricadé » ; une histoire d’invasions barbares, en somme…

« Un homme veut fuir sa terre, rêvant juste d’une petite place sous le soleil du Nord. Qu’importe le brouillard, la pluie, ou le gel, pourvu qu’on ait le métro ! Tu seras un “harrag” mon fils, brûlant tes papiers comme ton passé ».

Drôle d’affaire de passage ? « un pont trop loin ? » que ce roman ? Récit/documentaire ? Croisant habilement (tapis de haute lice tissé à la marocaine) quelques destins d’hommes, puissamment posés par l’écriture sans concession, ni fioriture de Mustapha Nadi. Ceux qui montent d’Afrique ; Yacine, le marocain, Bilal, celui de Bamako, Tarek, l’Algérien. En quelques paires de lignes coupantes comme la machette, celui-là, notamment, amène avec lui la terreur des années de cendre dans son village. Un moment, parmi d’autres, de ce livre, qui prend à la gorge.

Seins et oeufs, Mieko Kawakami

, le Mardi, 06 Mars 2012. , dans Roman, Les Livres, Recensions, La Une Livres, Asie, Actes Sud

Seins et œufs, traduit du japonais par Patrick Honnoré, 1er février 2012, 112 p. 13,50 € . Ecrivain(s): Mieko Kawakami Edition: Actes Sud

Dans ces pages, trois femmes : Natsu, la narratrice trentenaire et célibataire, qui réside à Tokyo, raconte le bref séjour chez elle de sa sœur aînée Makiko, quarante ans, venue pour une augmentation mammaire, accompagnée de sa fille Midoriko, douze ans.

Makiko, mère célibataire, amaigrie par son rythme de vie éreintant et son travail épuisant, est obsédée par ses seins plus plats que jamais depuis la naissance de sa fille. L’opération de la poitrine lui apparaît comme la solution à tous ses problèmes.

Natsu s’interroge sur les réelles motivations de sa sœur, qu’elle semble soudain voir avec des yeux neufs.

Midoriko, enfin, est tellement perturbée par tout cela qu’elle en a perdu la parole : elle ne s’exprime désormais plus que via son cahier de conversation.

 

« Pour la simple raison qu’on est née, en fin de compte il faut vivre, manger tout le temps et gagner sa vie, rien que ça c’est l’horreur. […] et en plus il faudrait faire sortir un autre corps de son corps ? » (page 30).

Passion simple, Annie Ernaux

Ecrit par Marianne Desroziers , le Mardi, 06 Mars 2012. , dans Roman, Les Livres, Recensions, La Une Livres, Gallimard

Passion simple (Quarto, Gallimard) in "Ecrire la Vie" . Ecrivain(s): Annie Ernaux Edition: Gallimard

La publication par les éditions Gallimard dans la collection Quarto en fin d’année dernière d’une grande partie des œuvres en un seul volume d’Annie Ernaux constitue une bonne occasion de découvrir, de redécouvrir ou d’explorer plus en profondeur le travail de cette romancière qui travaille sur une base autobiographique pour atteindre l’universel. Peu d’écrivains parviennent comme Annie Ernaux à mêler « petite histoire » - histoire personnelle, familiale, sentimentale - et grande Histoire.

Ce roman publié en 1991 n’est ni plus ni moins que ce que signifie son titre  (une passion simple) qui fait penser à « Un cœur simple » de Flaubert, clin d’œil de l’auteur par ailleurs professeur de Lettres durant des années. Et la citation de Roland Barthes en exergue ne fait qu’exacerber la curiosité du lecteur : « Nous deux – le magazine – est plus obscène que Sade ».

Ce n’est pas l’histoire d’un amour que nous conte ici Annie Ernaux mais celle d’une passion amoureuse qui n’est pas vraiment partagée. En effet, son amant est marié, il lui accorde peu de temps, pense beaucoup moins à elle qu’elle ne pense à lui et semble considérer leur relation comme purement sexuelle. Cela n’empêche pas la narratrice d’être obnubilée par cet homme et par leur prochaine rencontre :