Identification

Recensions

La fiancée libanaise, Richard Millet

Ecrit par Martine L. Petauton , le Vendredi, 26 Juillet 2013. , dans Recensions, Les Livres, La Une Livres, Roman, Gallimard, La rentrée littéraire

La fiancée libanaise, 20 €, août 2011 . Ecrivain(s): Richard Millet Edition: Gallimard


Comme on dit en sciences humaines, on peut lire ou regarder avec le regard du structuraliste ; c’est le cas ici ; ce livre est un Millet/structural ; un somptueux spécimen, qu’on ouvre, émerveillé d’y trouver un refrain réussi de tous ses autres livres.

Tout y est : l’écriture exceptionnellement aboutie – chef-d’œuvre d’un compagnon du tour de France – mieux, classiquement parfaite : « l’ombre gagnait les jardins de Siom où l’on ne distinguait que le dos luisant des toits d’ardoise et les masses plus sombres des sapins, de l’autre côté du lac qui ressemblait à une pièce de soie grise légèrement froissée » ; l’architecture si particulière à la respiration littéraire de Millet : pas moins de 38 lignes pour une phrase à la hauteur de la page 149 ! Balzac, quelque part.

Le cadre ; Millevaches et le haut plateau limousin ; l’écoute de R. Millet, son approche à nulle autre pareille, sa capacité à donner le sentir, le voir, bien sûr, le toucher aussi : « vous n’avez pas l’habitude du silence, de l’obscurité, des bêtes qui détalent dans les fourrés… vous ne savez rien de la terre, ni des ombres… vous êtes… une urbaine effrayée par l’obscurité ».

L'accordeur de silences, Mia Couto

Ecrit par Didier Bazy , le Mardi, 23 Juillet 2013. , dans Recensions, Les Livres, La Une Livres, Langue portugaise, Roman, Métailié, La rentrée littéraire

L’accordeur de silences, 238 p., 19 €, traduit du portugais (Mozambique) par Elisabeth Monteiro Rodrigues. . Ecrivain(s): Mia Couto Edition: Métailié

Sous le sceau de Hermann Hesse « toute l’histoire du monde n’est qu’un livre d’images reflétant le désir le plus violent et le plus aveugle des hommes : le désir d’oublier », Mia Couto prête sa plume acérée à un jeune garçon de 11 ans, l’accordeur de silences, précisément. On n’oublie pas comme ça.

Qu’est-il arrivé ? Il fait partie des derniers survivants. C’est LE père, Silvestre, qui le dit. Les femmes ? demande sans cesse ce petit groupe d’hommes. TOUTES DES PUTES, répond Sylvestre à l’envi. Et le chef a toujours raison, surtout quand il a été une mère, et surtout si sa libido se satisfait au cul d’un âne.

Ce sera une femme singulière qui va jouer le rôle de main invisible et bouleverser l’agencement protégé de la réserve plus très naturelle africaine et d’un système familial ethnocentré à l’extrême, mâle exclusivement et donc condamné à la fin du monde avant la fin du monde. « Une vie entière peut basculer en un seul jour… » (p.103). Il s’agira donc d’oublier l’ancien monde pour grandir et devenir adulte pour de bon, pour de vrai, si cela est possible. Ces possibles, pour exister, ne peuvent que prendre la voie de la poésie, voix silencieuse entre toutes.

La tristesse des anges, Jon Kalman Stefansson

Ecrit par Yann Suty , le Lundi, 22 Juillet 2013. , dans Recensions, Les Livres, La Une Livres, Pays nordiques, Roman, Gallimard, La rentrée littéraire

La tristesse des anges, (Harmur Englanna) trad de l'islandais par Eric Boury, 382 pages, 21,50 € . Ecrivain(s): Jon Kalman Stefansson Edition: Gallimard

Après Entre ciel et terre, Jón Kalman Stefánsson nous embarque avec La tristesse des anges, dans un nouveau périple dans les rudes terres islandaises de la fin du XIXe siècle.

Ce deuxième roman commence quelques semaines après la mort de Bárður, le héros de son premier livre. Certains personnages sont de nouveau conviés, comme le gamin. Alors que le premier opus se passait surtout en mer, celui-ci se déroule principalement sur terre, mais surtout dans la neige.

Jens est postier et sillonne l’Islande à pied ou à cheval pour distribuer le courrier, pour un salaire qui lui permet à peine à couvrir ses frais, dans des conditions souvent extrêmes lors des interminables hivers. Au début du roman, il arrive ainsi dans une auberge, complètement collé à la selle de son cheval. Il a gelé.

Cette auberge a beau être loin de tout, un trou perdu où il ne se passe jamais rien, il est possible d’aller encore plus loin, jusqu’à « l’extrémité du monde ». C’est là que l’on envoie Jens pour une nouvelle tournée. Cependant, il ne peut mener seul cette expédition à travers les fjords, car il lui faudra traverser une mer et elle l’effraie au plus haut point, le paralyse.

Même les chiens, Jon McGregor

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Lundi, 22 Juillet 2013. , dans Recensions, Les Livres, La Une Livres, Iles britanniques, Roman, Christian Bourgois

Même les chiens (Even the dogs). Trad. de l'anglais par Christine laferrière. 276p. 18€ . Ecrivain(s): Jon McGregor Edition: Christian Bourgois

 

Même les chiens est un grand livre, de ceux que l’on n’oublie pas. Il vient d’emblée se ranger dans ces moments de lecture qui nous changent pour un moment, pour longtemps, pour toujours sûrement. Il est aussi un de ces moments de découverte d’une écriture authentique, d’un rapport intense et minutieux à la langue. Il établit encore, s’il le faut, que l’écriture est toujours une toile qui se tisse serrée, complexe, entre un récit, des êtres et un rythme. Avec Jon Mc Gregor, il faut écrire rythmes, bien pluriel, tant son halètement narratif nous prend sans cesse à contrepied, de la langueur douloureuse des fantômes errants à la trépidation effrénée des récits de guerre ou aux trous de langage de l’addiction quand elle se brise sur le manque. Jon McGregor enferme chaque repli du désêtre de ses personnages dans une poétique de l’errance.


« Mike ne l’avait jamais arnaqué sur un coup sauf une fois, ou bien deux fois, et ça c’était différent ça ne

Des gosses montaient la cage d’escalier en criant et en cassant des bouteilles alors il est retourné de l’autre »

Une femme fuyant l'annonce, David Grossman

Ecrit par Anne Morin , le Dimanche, 21 Juillet 2013. , dans Recensions, Les Livres, La Une Livres, Roman, Seuil, Israël

Une femme fuyant l’annonce, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen, Août 2011, 666 p. 22,50€ . Ecrivain(s): David Grossman Edition: Seuil

Ce n’est pas un livre, c’est un choc. Un bouleversement, un éboulis et une résurgence, ou si l’on préfère, un effondrement et une résurrection. Tous les mouvements de la vie, superbement traduits, une partition.

Ora est cette « femme fuyant l’annonce » de l’éventuelle mort de son second fils, Ofer, au cours d’une opération spéciale pour laquelle, sa période terminée, il s’est porté volontaire. Ora, qui avait prévu de faire une randonnée en Galilée avec lui décide alors d’engager le destin : sa manière à elle de repousser des deux mains la porte sur ce qu’elle refuse de voir advenir. Entraînant de force avec elle Avram, père caché d’Ofer qu’il a toujours refusé de voir, elle se lance dans une pérégrination au cœur de paysages sublimes, enchanteurs, paradisiaques, éclatant de couleurs, baptismaux : « (…) En Israël, les chemins émettent des sons que je n’ai entendus nulle part ailleurs (…) » dit Ora, alors qu’Avram lui répond « tu veux dire que (…) le langage germerait de la terre ? » (p. 504).

S’imaginant conjurer le sort en racontant la vie d’Ofer à son père, nouant le fil et tissant la trame, en le disant elle espère le protéger : tant que l’évocation d’Ofer planera sur leur randonnée, rien ne lui arrivera, il faut détourner de lui le mauvais sort :