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Les Livres

L’absence intérieure, Thierry Pérémarti (par Murielle Compère-Demarcy)

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) , le Mercredi, 09 Septembre 2020. , dans Les Livres, Critiques, La Une Livres, Poésie, Gros Textes

L’absence intérieure, Thierry Pérémarti, 122 pages, 8 € Edition: Gros Textes

 

146 courts poèmes tricotent les pelotes du temps dans ce corpus de Thierry Pérémarti, L’absence intérieure, dont il nous est précisé à l’entrée du livre que « les huit premiers poèmes (…) furent initialement publiés dans la revue Décharge (n°170, juin 2016) », que le poème d’ouverture le fut « également dans la revue Ecrit(s) du Nord des Editions Henry (n°31-32, octobre 2017) et sur le blog du poézine Traction-Brabant (novembre 2017) ». Entre juillet 2015 et juin 2016, ces incises impressionnistes du quotidien se sont écrites, au fil du temps chaotique ou étale modulé selon les inconstances des états intérieurs creusés, parfois, jusqu’à attaquer l’absence. Comme nos navigations nous jettent parfois dans les errances du doute et nous voient à notre insu attaquer la falaise, ici ce qui était au départ « quiétude » attaque « l’absence intérieure » au courant de « l’entassement / des heures en marge », d’une « lumineuse pénombre », dans le « silence pesant » de « l’attente » tendue vers « le foudroiement des certitudes ». Quelque chose s’est rompu de l’éternité augurale de l’amour, « rosée première », qui laisse advenir l’ombre autour du « Je nous » initial

« Je dis nous » : un choix de proses de Giono dans la Pléiade (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Mercredi, 09 Septembre 2020. , dans Les Livres, Les Chroniques, La Une CED

Un roi sans divertissement et autres romans, Jean Giono, Gallimard, Coll. Bibliothèque de la Pléiade, mars 2020 1360 pages

Vous vous souvenez du Hussard sur le toit ? « Avant qu’il crie : “Qu’avez-vous ? Pauline !” elle eut comme un reflet de petit sourire […] charmant et elle tomba, lentement, pliant les genoux, courbant la tête, les bras pendants. Comme il se précipitait à ses côtés elle ouvrit les yeux et fit manifestement effort pour parler, mais elle dégorgea un petit flot de matières blanches et grumeleuses semblables à de la pâtée de riz. Angelo arracha le bât du mulet, étendit son grand manteau sur l’herbe et y plia la jeune femme. Il essaya de lui faire boire du rhum. La nuque était déjà dure comme du bois et cependant tremblante comme des coups énormes frappés dans les profondeurs. Angelo écouta ces appels étranges auxquels tout le corps de la jeune femme répondait. Il était vide d’idées. Il eut seulement conscience que le soir tombait, qu’il était seul. […] Il tira alors le corps de la jeune femme, plus loin de la route, plus avant dans les buissons. […] Il tira les bottes de la jeune femme. Les jambes étaient déjà raides. Les mollets tremblaient. Les muscles tendus faisaient saillie dans la chair. De la bouche qui était restée emplâtrée du dégorgement de riz sortaient de petits gémissements très aigus.

Les Marches de l’Amérique, Lance Weller (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 08 Septembre 2020. , dans Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Roman, Gallmeister

Les Marches de l’Amérique (American Marchlands), trad. américain, François Happe, 354 pages, 10,20 € . Ecrivain(s): Lance Weller Edition: Gallmeister

 

A la construction erratique et violente des frontières Sud-Ouest des États-Unis d’Amérique, les Marches (Marchlands) progressives de la conquête, fait écho dans ce livre magistral la marche (walk), tout aussi erratique et violente, de trois personnages qui tracent, à leur manière, les nouvelles frontières. Le roman de Lance Weller s’étend de 1815 à 1846, à peu près dans l’âge de vie de Tom Hawkins, Pigsmeat et Flora. Leur destin commun s’inscrit dans la toile de fond historique américaine. C’est, chez Weller, un mode de narration déjà utilisé dans Wilderness : tresser l’histoire individuelle et l’Histoire (dans Wilderness l’action se situait plus tard, après la Guerre de Sécession). A la manière des historiens de l’école des Annales, ce qui intéresse l’auteur – qui n’est pas historien mais romancier – ce sont les gens plus que les faits. On est loin du point de vue d’un Shelby Foote qui, dans Shiloh, se rapproche plus du travail historique pur. La marche des trois héros traverse et retraverse l’Histoire : les guerres indiennes, l’établissement des frontières avec le Mexique, le destin du Texas longtemps disputé. Mais c’est bien l’histoire, magnifique et terrible, de ces deux hommes maudits par le destin et de cette femme, superbe et forte, qui constitue la matière du roman.

Activer les possibles, Isabelle Stengers (par Delphine Crahay)

Ecrit par Delphine Crahay , le Mardi, 08 Septembre 2020. , dans Les Livres, Critiques, Essais, La Une Livres

Activer les possibles, Isabelle Stengers, Esperluète, Coll. Orbe, 2018, 144 pages, 12 €

 

Singulier singulière. Étonnement. Blanc.

Souffle. Sève. Deuil. Plaisir. Contrainte.

Résister. Retournement. Traduction.

Nommer. Tissu. Secret. Aspérité.

Perception. Fiction. Intriquer. Effet.

Ces mots, ce sont ceux que Frédérique Dolphijn a choisi de proposer à Isabelle Stengers pour Activer les possibles, un entretien paru aux éditions Esperluète dans la Collection Orbe, qu’elle dirige avec Anne Leloup et qui présente des rencontres dialoguées entre un écrivain, un artiste… et elle-même. L’objet de ces entrevues est le rapport de ces artisans à lecture et à l’écriture : ce que ces activités engagent, requièrent, accomplissent en, pour et par eux. Le modus operandi est le suivant : les mots retenus par Frédérique Dolphijn jouent le rôle de déclencheurs. L’invité les pioche à l’aveugle l’un après l’autre, et le propos se tisse au gré de leur succession hasardeuse.

Térébenthine, Carole Fives (par Jean-Paul Gavard-Perret)

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret , le Mardi, 08 Septembre 2020. , dans Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Gallimard

Térébenthine, Carole Fives, août 2020, 176 pages, 16,50 € Edition: Gallimard

 

L’art et la vie

Les résistances masculines sont autant antiques qu’actuelles. Mais peu à peu les choses changent. Ce livre le prouve à la fois par l’injonction d’un maître : « Certains, ou plutôt devrais-je dire certaines, se sont étonnés du peu d’artistes femmes citées dans notre programme d’histoire de l’art. Je leur ai donné carte blanche aujourd’hui. Mesdemoiselles, c’est à vous ! », et aussi pas son suicide en rien anodin par ce qu’il « dit ».

Dans ce roman de rencontre d’un trio à l’école des beaux-arts, Carole Fives sans doute joue d’une identification. Elle connut la même formation qui devient en partie la monnaie vivante du livre d’une matière faite de luttes et de surprises sur le sens de l’existence.

Sans aucun goût pour la pause, Carole Fives est la créatrice d’une écriture aussi « réaliste » que de quête intime comme dans tous ses textes – nouvelles et romans. Existent toujours à la fois inquiétude et sérénité dans un univers de dépendance mais aussi d’indépendance.