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Critiques

Pur, Antoine Chainas

Ecrit par Yan Lespoux , le Lundi, 18 Novembre 2013. , dans Critiques, Les Livres, Polars, La Une Livres, Roman, Série Noire (Gallimard)

Pur, septembre 2013, 307 pages, 18,90 € . Ecrivain(s): Antoine Chainas Edition: Série Noire (Gallimard)

 

Patrick Martin recouvre ses esprits en contrebas d’une autoroute du sud de la France, non loin de sa voiture dans laquelle sa femme est morte. Cet accident prend bien vite une autre dimension que celle d’un simple fait divers. Patrick aurait eu, avant le drame, une altercation avec deux jeunes arabes sur une aire d’autoroute et ceux-ci l’auraient poursuivi. Dans ce Midi où les plus riches se terrent dans des résidences sécurisées, où le maire entend se faire réélire en fustigeant les populations basanées qui participent de l’insécurité et en s’appuyant sur le groupuscule d’extrême-droite Force et Honneur, Patrick Martin devient un symbole et peut-être plus encore, une arme manipulée par ceux qui voudraient capitaliser sur les violences intercommunautaires.

En l’espace de quelques années, Antoine Chainas s’est imposé comme un des auteurs phares de la nouvelle Série Noire en particulier et comme un des meilleurs auteurs français de roman noir en général. Avec Pur, son cinquième roman dans la collection noire de Gallimard, celui qui s’est fait remarquer par son sens de la provocation et son audace stylistique semble s’assagir un peu.

Pourquoi j’ai construit une maison carrée, Jean Guilaine

Ecrit par Cathy Garcia , le Samedi, 16 Novembre 2013. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, Babel (Actes Sud)

Pourquoi j’ai construit une maison carrée, juin 2013, 333 pages, 8,70 € . Ecrivain(s): Jean Guilaine Edition: Babel (Actes Sud)

 

On prend plaisir à lire cette histoire qui prend place au Proche-Orient, il y a 10.000 ans, on peut la considérer comme un divertissement agréable, mais c’est aussi une intéressante source de réflexion. Elle pose surtout un questionnement qui reste d’actualité : le progrès est-il toujours un progrès ?

Nous plongeant dans cette période néolithique qui fut un grand tournant de l’histoire humaine, elle met en scène en version accélérée et avec humour les diverses étapes de la transition entre le mode de vie multimillénaire du chasseur-cueilleur nomade et celui de l’agriculteur-éleveur, la naissance des premiers villages, l’abandon de la tente, puis de la maison ronde pour les bâtisses carrées à une, puis plusieurs pièces, la découverte de nouvelles techniques comme le tissage, la terre cuite. A chaque pas en avant, outre un confort bien réel, correspond aussi l’apparition de problèmes inconnus jusque-là : avec l’entreposage de céréales, l’invasion de rongeurs et en contrepartie la domestication du chat ; avec la concentration de bêtes, des maladies ; avec la découverte du tissage, le souci de l’apparence ; avec le sédentarisme, la propriété et la convoitise, donc le besoin de se protéger ; avec les premiers villages fortifiés, la guerre, et avec la vie en société de plus en plus organisée, le goût du pouvoir, du luxe et de la luxure…

Le charme des penseurs tristes, Frédéric Schiffter

Ecrit par Arnaud Genon , le Vendredi, 15 Novembre 2013. , dans Critiques, Les Livres, Essais, La Une Livres, Flammarion

Le charme des penseurs tristes, août 2013, 165 pages, 17 € . Ecrivain(s): Frédéric Schiffter Edition: Flammarion

 

Triste drille

Le bonheur, nous disent les philosophes antiques, est le souverain bien, le but ultime de nos actions. La joie, selon les uns, en est un degré inférieur ou, selon les autres, constitue une forme d’existence supérieure au bonheur. En conséquence de quoi, la mélancolie, qui s’y oppose, s’en trouve généralement dépréciée. Cependant, la mélancolie mène à l’art, elle est considérée pour beaucoup – pensons à Proust – comme « la mère des muses » et le mélancolique, qui se caractérise par « un ralentissement de son être », a le pouvoir de mettre la réalité à distance, ce que ne peut le joyeux « dont la conscience s’oublie dans le présent ». Si les livres des penseurs tristes n’offrent « aucune consolation ou espérance », exercent-ils tout au moins un pouvoir de séduction, un véritable charme capable d’aérer notre esprit « en en chassant le Sérieux ». Car contrairement à ce que nous fait croire la doxa, « les penseurs tristes […] ne sont pas pour autant des penseurs de la tristesse [et] nous rendent le sourire ». Et c’est sur dix d’entre eux que Frédéric Schiffter se penche dans le présent essai, de Socrate à Roland Jaccard, figures qui « forment une aristocratie transhistorique de l’ennui – montrant par là l’éternité de la maladie du temps ».

La belle, Mathieu Terence

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Vendredi, 15 Novembre 2013. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, Grasset

La belle, février 2013, 105 pages, 12,50 € . Ecrivain(s): Mathieu Terence Edition: Grasset

 

Mathieu Terence s’attache, dans le beau récit La belle (qui entretient de secrètes et plus apparentes liaisons avec son Petit éloge de la joie), à rendre compte de la façon dont il a cherché à « élucider la vie par les mots ».

Sans jamais distraire la vie, dans sa beauté, de son cours. De son élan. Musical élan.

En somme, écrire non pour seulement épouser les frémissements de la vie, mais pour, en en épousant les détails (jusque dans l’impalpable), et les inflexions sonores (jusque dans l’inaudible), parvenir à les vivre, à les vivre tels qu’ils sont, dans leur force, leur évidence. Leur mystère, aussi.

« La vie prodigue à chaque instant le miracle qui la prodigue ».

D’où les voyages, incessants, sur le dos desquels l’homme et la femme doivent se hisser – c’est la « leçon » de Terence –, pour pouvoir voir sans ciller l’horizon qu’ils portent en eux. Et dont ils ne prennent jamais soin avec suffisamment d’ardeur et de douceur mêlées.

Rouge Alice, Sylvie Huguet

Ecrit par Anne Morin , le Vendredi, 15 Novembre 2013. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Nouvelles

Rouge Alice, La Clef d’Argent, collection KholekTh, octobre 2013, 103 p. 6 € . Ecrivain(s): Sylvie Huguet

 

Un recueil de nouvelles peut se lire de la première à la dernière, mais tout aussi bien on peut en débusquer une par surprise, en fonction du titre, du temps qu’on a devant soi, ou de façon plus ou moins intrusive, en laissant faire, en se laissant faire, porter.

Ainsi, le titre de la deuxième nouvelle, Le renard bleu, s’est-il imposé et, de fait, il donne le ton : la cruauté, la barbarie de l’homme face au juste retour des choses : l’animal ne sait ni sacrifier, ni se venger mais il se souvient… et la porte s’entrouvre où tout se confond. Le fantastique atteint un monde différent, un univers parallèle où règles et raison s’inventent d’autres codes, d’autres noms, et où le lecteur est d’abord et au sens propre dérouté pour ensuite adhérer, faire corps :

« La sensation de chaleur est devenue trop vive. Il faut ôter cette fourrure, rafraîchir un peu cette figure rouge avant de soigner son maquillage. Chantal ne remettra le manteau qu’au moment d’ouvrir à Charles-Henri. Mais à présent les agrafes résistent, glissent entre ses doigts en sueur. Elle sent un fourmillement sous sa peau et soudain une piqûre à la nuque » (p.67).