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Les Chroniques

C., Lolita Sene

Ecrit par Isabelle Siryani , le Jeudi, 28 Mai 2015. , dans Les Chroniques, La Une CED

C., Lolita Sene, Robert Laffont, mars 2015, 216 pages, 17 €

 

J’ai reçu C. l’esprit emprunt d’une nuée de préjugés, je dois l’avouer. Sobrement intitulé d’une Consomme qui résonnait plus comme le C d’un Coup marketing éditorial, C. était en fait celui de la Cocaïne. J’ai donc entre les mains le premier roman d’une certaine Lolita qui parle de Coke, et, tout naturellement, je me remémore cette autre Lolita qui parlait, elle aussi, de Coke quelques années plus tôt. Les Lolita sont-elles toutes vouées à écrire des romans chimiques à souhait ? J’ai naturellement repoussé loin cette idée. Après tout, pourquoi cette nouvelle Lolita souffrirait-elle de l’image que l’on se fait de cette autre ?

J’ai donc ouvert C. l’esprit libre et me suis finalement vite laissée bercer par une plume poétique et entraîner dans un récit qui a pour moi très bien fonctionné. Embarquée avec Juliette – prénom que Lolita a choisi de donner à son héroïne sans doute pour se distancer – dans cette écriture simple mais mélodieuse, j’ai eu envie de savoir… Comment d’une part devient-on cocaïnomane et comment d’autre part s’en sort-on ? Car de ce Combat, comme elle le nomme elle-même, elle s’en est aujourd’hui sortie.

Celui qui a « mangé » une bibliothèque ! par Amin Zaoui

Ecrit par Amin Zaoui , le Mardi, 26 Mai 2015. , dans Les Chroniques, Chroniques régulières, La Une CED

 

Le vaste monde se terminait aux pieds des quatre murs d’une grande salle, légèrement humide, avec des rayonnages en bois. Une splendide lumière du jour éclairait l’espace. Une grosse ampoule pendue au milieu du vide. Beaucoup de volumes, formats différents. Les petits et les grands. Les reliés et les nus. Ceux écrits de gauche à droite. Ceux écrits de droite à gauche. En bonne compagnie. Bon voisinage ! Il y avait des chaises en bois avec des pieds d’acier, au nombre de quarante-huit en tout. Le silence de cette salle régnant sur les douze tables ne ressemble point aux autres silences d’ailleurs.

Les tables et les chaises à l’image d’Aït Abdelkader, responsable de cette bibliothèque du village, n’ont jamais abandonné leurs places. N’ont jamais manqué leur rendez-vous. Ils sont là depuis le jour où j’ai mis pour la première fois les pieds dans ce lieu, foulant l’ambiance du parterre en carreaux noirs et blancs. J’avais à peine onze ans.

Depuis, je n’ai pas quitté le lieu. Plutôt, le lieu ne m’a jamais quitté ! Ssi Aït Abdelkader, on l’appelait ainsi, fut un homme de petite taille. Discret. Toujours debout dans son costume classique, chemise blanche et une cravate noire mouchetée. Sérieux et souriant ! Cet homme m’a ensorcelé. Il connaissait par cœur tous les titres de ces livres rangés, en toute quiétude, côte à côte sur des planches en bois couvertes d’une vaporeuse couche de poussière.

Un mort est la somme de ses vivants, par Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud , le Jeudi, 21 Mai 2015. , dans Les Chroniques, Chroniques régulières, La Une CED

 

Le vrac contre l’humain. Un des arguments faciles de ceux qui contestent le droit de s’émouvoir des victimes dans le monde, dessinateurs tués, ou femmes enlevées, et celui du poids : pourquoi on s’émeut de 17 morts, à Paris, et pas de 2000 au Nigéria, de 30 à Gaza, de 45 en Syrie etc. ? L’argument sert à meubler les visions de rejets : l’Occident est traître et immoral, le monde est hypocrite, les solidarités sont sélectives et ainsi de suite, jusqu’à la dernière goutte de café ou de salive. Vrai ? Non, ou autrement, explique un ami.

Le fond du problème est simple : une vie n’est pas seulement une vie, c’est aussi une civilisation, un pays, un respect, une démocratie. Si les morts dans certains pays sont vus comme peu de choses et ne sont pas traités comme des victimes du 11 septembre 2001, ce n’est pas la faute à l’Occident. Un mort vaut ce que vaut le vivant. Si vous, vous ne respectez pas vos vivants, comment voulez-vous que les autres respectent vos morts ? Si le vivant est traité comme mort, comme ennemi, comme poids mort ou avec l’irrespect de nos nations envers les siens, comment s’étonner que les médias ne le traitent pas au détail mais au vrac ? Un mort est aussi son propre pays, sa nation, la civilisation laissée aux siens, la somme des vivants qu’il a côtoyés.

A propos de "La Croyance de A à Z" de Michel Guérin, par Pierre Windecker

Ecrit par Pierre Windecker , le Mercredi, 20 Mai 2015. , dans Les Chroniques, La Une CED

 

(Savoir croire et savoir vivre)

La croyance ? « Un des plus grands mystères de la philosophie » disait Hume. Et pour nous, en ce début de siècle ? Nous pouvons répondre aussitôt : un des plus grands problèmes qui se posent à la politique, à la civilisation, à la vie. Pas un problème scolaire, une urgence existentielle, où se joue le destin humain, au plan d’un monde qui a fait le plein comme dans l’intimité de chacun. Partout fleurissent des pathologies de la croyance (et de l’incroyance) : complotisme, négationnisme historique ou scientifique, manifestations fantasques de crédulité. Au fond de toute cela, nous entrevoyons la menace la plus grave : la croyance semble emportée par deux vertiges extrêmes et de sens opposé : par la déprime mélancolique de qui « ne croit plus à rien » et par la fureur maniaque du fanatique meurtrier.

Comment prendre ce problème à bras le corps ? L’essentiel est d’écarter les obstacles. Avant tout, ne pas opposer la croyance au savoir, comme si celui-ci avait à faire table rase de celle-là. Croire n’est pas la conséquence d’un manque de savoir, ni d’un manquement au savoir, c’est simplement la réponse immanente que l’on donne au mouvement de vivre : c’est toujours un acte de croyance, gestuel et charnel, différent selon chacun, que de se lever le matin.

Le flash dépressif du pilote allemand de la Lufthansa

Ecrit par Daniel Sibony , le Mardi, 19 Mai 2015. , dans Les Chroniques, Chroniques régulières, La Une CED

 

Le flash dépressif du pilote allemand

 

On sait que la déprime, moyenne ou grave, est une formation narcissique où rien d’autre ne compte pour le sujet que lui-même… en train de dire et de penser que rien ne compte, que la vie n’a pas d’intérêt, ne mérite pas d’être vécue, etc. Mais il faut qu’il soit là pour le dire et s’entourer de la compassion de ses proches.

L’acte « suicidaire » du copilote allemand montre jusqu’où peut aller l’aspect narcissique, puisqu’il englobe littéralement le corps des autres qui l’entouraient. De son point de vue, il s’est tué tout seul, il n’a pas trouvé place dans sa tête, pour une représentation des autres, dans leur vie propre et leur autonomie. C’est comme s’il s’écrasait en étant enveloppé par l’avion plein de présences neutres, non-signifiantes, faisant partie de son décor. On sait que certains déprimés traînent pendant des années leur déprime et leur promesse de mourir, mais se contentent d’en « faire baver » aux personnes de leur entourage. Cet homme, lui, les a fait crever, presque en passant ; ces gens ne comptaient pas pour lui ; ils l’accompagnaient simplement ; il ne le leur a pas « demandé », puisqu’ils ne comptaient pas.