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Petit dialogue de morts (en poésie) (par Jean-Charles Vegliante)

27.08.20 dans La Une CED, Les Chroniques, Poésie

Petit dialogue de morts (en poésie) (par Jean-Charles Vegliante)

 

Il y a trente ans disparaissait Giorgio Caproni (1912-1990), écrivain, poète italien bien connu, entre autres raisons, pour avoir largement utilisé le dialogue – parfois même de type théâtral – au sein de sa poésie ; où « Personne n’a jamais réussi à dire / ce qu’est, en son essence, une rose ». Ses travaux de traduction, notamment d’auteurs français, ont compté sans doute pour cette évolution qui a affecté aussi son langage, de plus en plus proche d’un parler (ou pseudo-parler) contemporain, parfois laconique ; non par hasard, sa version de Mort à crédit (1964), ainsi que des traductions d’André Frénaud (1967) sont toujours considérées – pour sa poésie et dans l’absolu – comme particulièrement importantes.

Nous présentons ici, à titre d’exemple et d’hommage in memoriam, un petit échange avec son contemporain Vittorio Sereni, disparu quelques années plus tôt, grand traducteur lui aussi du français, et également représentatif de cette si féconde génération poétique venue après Montale, Quasimodo ou Sinisgalli. Dialogue affectueux et ironique à travers le temps, par-delà leur disparition.

 

Révélation

J’ai fini par m’y résoudre.

Je me suis tourné en arrière.

J’ai très bien vu

un par un dans les yeux

mes assassins.

Ils ont

– tous – mon visage.

(G. Caproni, Il franco cacciatore [1980] 1982)

 

Peur première

Chaque angle ou ruelle, chaque instant est bon

pour le killer qui vient dans ma direction

nuit et jour depuis des années.

Tire, tire donc – lui dis-je

en m’offrant à sa mire

de face, de côté, de dos –

finissons-en, liquide-moi.

Et en le disant je m’aperçois

qu’à moi seul je parle.

Mais

ça ne sert à rien. Tout seul

je n’arrive pas à faire justice de moi-même.

(V. Sereni, Stella variabile, 1981)

 

Peur seconde

Elle n’a rien d’épouvante

la voix qui m’appelle, moi

juste moi

de la rue là-devant

en une heure de la nuit :

c’est un bref réveil de vent,

une averse en fuite.

En disant mon nom elle n’énumère

pas mes torts, ne me reproche pas le passé.

Avec douceur (Vittorio,

Vittorio) elle me désarme, arme

contre moi-même moi.

(V. Sereni, Stella variabile, 1981)

 

À l’ami embusqué

Prête bien l’oreille,

ami, à ce que je te dis.

Tu vises dans un miroir.

Tu vas tirer sur toi-même, ami.

(G. Caproni, Il conte di Kevenhüller, 1986)

 

Peur troisième

Une seule fois « Giorgio !

Giorgio ! » me suis-je appelé.

Puis m’est venu à l’esprit « Vittorio !

Vittorio ! »

Et je me suis inquiété.

(G. Caproni, Il conte di Kevenhüller [1985] 1986)

 

Jean-Charles Vegliante

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