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Les Chroniques

Sternberg, l’œil sauvage

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Lundi, 01 Février 2016. , dans Les Chroniques, La Une CED

 

Jacques Sternberg vit le jour en 1923 à Anvers (Belgique). Aujourd’hui, 9 ans après sa disparition, il fait partie des figures de l’underground littéraire et a rejoint le cercle des artistes dont la personnalité et la singularité rendent insignifiant l’insuccès commercial de leur œuvre. De ces artistes dont l’âme coule dans leur encre, la rendant consistante, généreuse, universelle.

Sternberg était un anarchiste notoire, un réfractaire râleur, un anticonformiste teigneux, autrement dit, de l’espèce rare des radicaux libres, discrets mais farouchement insoumis.

Ses Mémoires provisoires, crachées et publiées en 1977, lui ressemblent comme deux gouttes de vitriol : sincères, embroussaillées, tonitruantes, tourmentées.

Sternberg, c’est d’abord un échec. Un échec littéraire. Une tentative ratée de capter suffisamment de lecteurs pour pouvoir vivre de sa plume, uniquement de sa plume, de sa plume unique, et acide. Sternberg s’en réjouissait à quelque égard. Cette précarité l’a préservé de la facilité, de l’embourgeoisement, du tarissement d’une verve directement reliée à ses tripes et à son imaginaire.

Un lecteur adoubé (Lecture de Don Quichotte de la Manche de Cervantès en La Pléiade) - 3

Ecrit par Marc Ossorguine , le Jeudi, 28 Janvier 2016. , dans Les Chroniques, Ecrits suivis, La Une CED

 

L’on a retenu surtout du chevalier à la triste figure – ainsi qu’on le nomme quand on cherche à donner dans la référence cultivée et partagée – sa folie et son projet de chevalier galant et errant au service de toutes les causes désespérément imaginaires, déjà anachronique en ces temps reculés.Non-spécialiste de l’œuvre, je découvre que Don Quichotte se construit lui-même comme un personnage de fiction, né de ses propres lectures. Nous voilà entraînés dans une fiction à double niveau : histoire d’un personnage qui s’invente un personnage. Une lecture démultipliée : celle d’un récit qui parle de lectures. Récit dans lequel le narrateur ne manque pas non plus de s’adresser au lecteur, plus ou moins directement. Le « procédé » (les guillemets s’imposent à moi car le mot pourrait renvoyer à un vulgaire « truc » pour se mettre le lecteur dans la poche, à une astuce stylistique et rhétorique plus ou moins indigne) est toujours séduisant pour le lecteur qui se sent associé à l’œuvre en train de s’écrire, a-t-il l’illusion, alors qu’il n’est qu’en train de la découvrir. Il nous donne l’agréable sensation d’être peut-être le seul destinataire de l’œuvre, il converse avec nous par-delà les pages, par-delà les siècles. Il est vrai que le lecteur que je suis, facilement un peu exclusif dans ses attachements livresques et littéraires (mais je ne dois pas être le seul) aime cette complicité qu’il a pu rencontrer chez Diderot ou Dickens, même s’il la sait illusoire.

La « Colognisation » du monde, par Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud , le Mercredi, 27 Janvier 2016. , dans Les Chroniques, Chroniques régulières, La Une CED

 

Colognisation. Le mot n’existe pas mais la ville, si : Cologne. Capitale de la rupture. Depuis des semaines, l’imaginaire de l’Occident est agité par une angoisse qui réactive les anciennes mémoires : sexe, femme, harcèlement, invasions barbares, liberté et menaces sur la Civilisation. C’est ce qui définira au mieux le mot « colognisation ». Envahir un pays pour prendre ses femmes, ses libertés et le noyer par le nombre et la foule. C’est le pendant de « Colonisation » : envahir un pays pour s’approprier ses terres. Cela s’est donc passé dans la gare de la ville allemande du nom de ce syndrome, pendant les fêtes du début de la nouvelle année. Une foule des « Autres », alias maghrébins, syriens, « arabes », refugiés, exilés, envahisseurs, a pris la rue et s’est mise à s’attaquer aux femmes qui passaient par là. D’abord fait divers, le fait est devenu tragédie nationale allemande puis traumatisme occidental. « Colognisation » désigne désormais un fait mais aussi un jeu de fantasmes. On y arrive à peine à faire la différence entre ce qui s’est passé dans la gare et ce qui se passe dans les têtes et les médias. Les témoignages affluent, mais les analyses biaisent par un discours sur le binôme Civilisation/barbarie qui masque le discours sur la solidarité et la compassion. Au centre, le corps, la femme, espace de tous, lieu du piétinement ou de la vie.

Maisons-bulles. Architectures organiques des années 1960 et 1970, Raphaëlle Saint-Pierre

Ecrit par Julien Percheron , le Mardi, 26 Janvier 2016. , dans Les Chroniques, La Une CED

Maisons-bulles. Architectures organiques des années 1960 et 1970, Raphaëlle Saint-Pierre, éditions du Patrimoine, Centre des monuments nationaux, Coll. Carnets d’architecture, 150 ill., novembre 2014, 192 pages, 25 €

 

 

Maisons-bulles, Architectures organiques des années 1960 et 1970, paru aux éditions du Patrimoine, éclaire l’histoire et les méandres de cette rupture méconnue que constituent les architectures organiques. Née parmi les nombreuses réactions suscitées par le fonctionnalisme froid et rationnel de l’après-guerre, la pensée organique a œuvré pendant près de trente ans pour la promotion de formes et de structures qui empruntent au monde biologique sa sensualité et ses mouvements. Courant créateur plus que négation revendiquée comme une contre-culture, l’architecture organique est l’affirmation d’un habitat qui doit être une enveloppe, unique et personnelle. Il devient un objet évolutif, vivant et biomorphe, à l’effigie de la nature et de l’humain auquel il doit servir de coquille tutélaire.

Dédicaces (Lecture de Don Quichotte de la Manche de Cervantès en La Pléiade) - 2

Ecrit par Marc Ossorguine , le Samedi, 23 Janvier 2016. , dans Les Chroniques, Ecrits suivis, La Une CED

Il est d’usage aujourd’hui qu’un auteur dédicace le livre qu’il publie, qu’il s’agisse d’un roman, d’un recueil de nouvelles, de poèmes ou d’articles, d’un ouvrage à vocation scientifique, etc. Chacun y va de sa petite dédicace à un parent, à des proches, à un maître… Et je parle bien ici de la dédicace qui est imprimée, pas celle griffonnée plus ou moins à la hâte sur un coin de table à l’occasion d’une présentation, d’une rencontre ou d’un salon du livre. On peut aussi trouver des remerciements, plutôt en fin d’ouvrage, à ceux qui ont rendu possible l’écriture et la publication de l’œuvre. Parfois il n’y a rien, ou presque rien, tant publier un livre semble devenu une chose somme toute ordinaire, banale. Combien de livres sont en effet publiés, exposés quelques semaines, pour finir par repartir au pilon ? Beaucoup. Trop. Notre temps a, il est vrai, érigé le gaspillage en art de vivre. Il n’en était pas de même au temps de Cervantès où publier un livre était réservé à bien peu, tout comme les lire sans doute. Etre édité relevait d’un privilège et nécessitait reconnaissance et protection, soutien. Imagine-t-on aujourd’hui une œuvre éditée devant rendre autant d’hommages et de remerciements, de dédicaces – pour nous, bien obséquieuses – que le fait Cervantès ? L’on rirait sans doute d’une telle flagornerie, espérant qu’au moins leur auteur le fait par dérision, par humour, craignant trop que la flagornerie ampoulée, hors d’âge et hors de propos, nous procure une honte étrange : celle du lecteur vis à vis du livre qu’il a entre les mains.