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La Fille de Personne, Cécile Ladjali (par Pierrette Epsztein)

Ecrit par Pierrette Epsztein le 09.07.20 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

La Fille de Personne, Cécile Ladjali, Actes Sud, mars 2020, 208 pages, 19,50 €

La Fille de Personne, Cécile Ladjali (par Pierrette Epsztein)

 

Le nouveau roman de Cécile Ladjali, La Fille de Personne, nous propose une véritable épopée. Le grand âge venu, Luce Notte, nom qui allie lumière et nuit, est amenée par les circonstances à faire retour sur son existence et à la transcrire dans un ouvrage dont elle devient la narratrice.

De prime abord, le sujet de cette histoire semble être la quête d’un père que cette femme n’a jamais connu. Mais il va bien au-delà de ce motif initial. À travers deux écrivains qu’elle va accompagner et encourager sur leur chemin difficile et risqué, elle s’évertue à éclaircir son propre parcours nébuleux à travers une période révolue qu’elle s’évertue à faire renaître.

Mal-née d’une mère italienne et d’un père iranien qu’elle n’a jamais connu, l’héroïne, née à Berlin, est donc considérée comme allemande, ce qui ne lui facilitera pas la vie durant les deux guerres. À la mort de sa mère d’un cancer dans d’atroces souffrances, elle devra s’acquitter d’une promesse féroce faite à celle-ci : la venger de cet homme qui l’a abandonnée avant la naissance de sa fille.

Elle est encore très jeune, lorsqu’elle est contrainte de gagner sa vie. Elle quittera donc Berlin pour amorcer une pérégrination à travers des villes d’Europe. Parlant couramment l’allemand, elle se rendra d’abord à Prague où elle réussira, grâce à la recommandation d’une amie, à se faire engager comme gouvernante par Hermann Kafka, le père de Franz Kafka. Elle y séjournera plusieurs années et entretiendra avec ce fils une amitié féconde. Elle terminera sa vie à Paris où elle fera la rencontre d’un autre écrivain et traducteur iranien réfugié dans cette ville après bien des errances. Elle suivra celui-ci jusqu’au bout dans ses délires de destruction sans pourtant accepter de s’y laisser engloutir.

Le premier de ses mentors et compagnon de route s’appelle donc Franz Kafka, né à Prague et mort en Autriche, qui écrit en allemand. C’est le fils aîné, le mal-aimé du père. Quant au deuxième, il s’agit de Sadegh Hedayat, écrivain iranien, né à Téhéran, écrivant en persan, décrié dans son pays, à la renommée beaucoup plus confidentielle que celle de son aîné, il sera tardivement traduit en français et publié chez José Corti. André Breton considère son chef d’œuvre, La Chouette aveugle, comme un des classiques du surréalisme. Celui-ci définit ainsi l’écriture : « Avancer dans le noir. Supporter la pression des mâchoires. Se laisser dévorer et survivre jusqu’à l’aube pour constater ce que le combat avait abandonné au papier comme reliquat de douleur ou de jouissance… ».

Ces deux amis mourront dans la quarantaine, Kafka de la tuberculose, et Hedayat se suicidera à Paris. Durant cette exploration, munie d’une simple photo froissée où ce père apparaît comme une ombre, elle cherchera un fantôme qu’elle ne retrouvera jamais.

Si en 1911, à vingt-deux ans, elle choisit Prague comme première destination, c’est parce qu’elle s’est fixé comme objectif d’entamer la rédaction d’une thèse : Les livres à l’épreuve du feu. Elle la terminera en 1919, une fois la première guerre mondiale achevée. Cette épreuve du feu, elle la traversera en compagnie de ces deux amis écrivains : « J’ai tenté de leur renvoyer une image séduisante de leur condition. Je les ai assistés, encouragés, profondément aimés aussi ». Sans le préméditer, eux aussi la conduiront, sans en avoir vraiment conscience, dans une recherche éperdue de son être profond pour parvenir enfin à exister par ou pour elle-même.

À travers eux et grâce à eux, elle se découvrira un amour inconditionnel pour le livre. Très jeune, l’héroïne, suivant ce père imaginaire, féru de livres rares, est fascinée par le contenu des bibliothèques brûlées à travers les âges et en fera le sujet de sa thèse. Mais elle renoncera à toute carrière universitaire et finira par ouvrir une librairie qui lui permettra de fructueuses rencontres avec la littérature du monde entier. Elle finira par accepter qu’« il existe des filiations spirituelles plus puissantes, que les forces du sang, des héritages tacites, des adoubements secrets ».

Elle assumera de vivre modestement dans sa librairie et de transmettre un chemin de vie. « Je ne suis personne. Personne. Je suis le personnage d’un roman qui reste à écrire… » écrit Fernando Pessoa dansLe Livre de l’intranquillité. Le fragment de ce livre, que Cécile Ladjali place en exergue de son roman, la narratrice va l’utiliser comme viatique. Elle va en faire son relais pour transcrire un pèlerinage à travers ses errements, ses rencontres, pour déchiffrer l’énigme de sa vie, percer le mystère de la création, déceler les ambigüités de l’être, la complexité de l’humaine condition et peut-être ainsi réussir à se rejoindre, à s’unifier tout en préservant ses doutes et ses incertitudes : « La légitimité. La question revenait sans cesse, telle une ritournelle… car c’est le père qui adoube un enfant spirituellement. Et c’était cette reconnaissance-là que je recherchais sans cesse… Peut-être me serais-je estimée davantage, si mon père m’avait dit un jour que j’étais belle. Car je reste convaincue qu’une fille tient son assise de ce que son père lui a dit concernant sa capacité à séduire, à donner de l’amour et donc à en recevoir… ». Cependant, Luce Notte aimera mais jamais longtemps, sera aimée, mais ne réussira pas à prolonger la lignée. Les livres deviendront ses enfants de papier.

Avec opiniâtreté, l’héroïne, parvenue au grand âge, se consacrera à revisiter les étapes successives de son existence. Dans un récit bouleversant, elle nous proposera d’entreprendre avec elle un surprenant voyage entre un ici et un ailleurs, entre du connu et de l’inconnu, entre la haine et l’amour, entre des vies si semblables et si disparates, entre la lecture et l’écriture, entre les différentes langues et les écueils de leur traduction. Elle y parle ainsi d’elle-même : « J’habite deux mondes. Un monde extérieur, celui que fréquentent les vivants, et un monde intérieur, habité par les morts. Mon père mort est le seigneur de ce monde. Un monde souterrain. Un monde de mots, d’encre et de papier. Le monde de l’œuvre à faire. Ainsi le monde mélancolique, intranquille, est le royaume du père mort ».

Le feu tient une place prépondérante dans cet ouvrage. Comme Prométhée, il est le symbole de la colère destructrice mais aussi de la puissance vitale, de la destruction mais aussi de la création, de l’effacement mais aussi de la fulgurance, de la dévoration mais aussi de la renaissance, de la passion mais aussi de la purification, des paradoxes mais aussi de la concordance, de l’impuissance mais aussi de la force, de l’adversité mais aussi de la résistance, des conflits mais aussi de la réconciliation, de la mort mais aussi du triomphe de la vie. Ne serait-il pas, en fin de compte, la « Figure de l’écrivain » qui emporte avec lui l’énigme de son œuvre jamais totalement révélée ?

« Il s’agit d’un voyage dans tous les cas. Sans point de départ ni point d’arrivée. Les voix qui composent le roman de ma vie me semblent avoir une origine de plus en plus douteuse ». Dans La Fille de Personne, Cécile Ladjali, cette amoureuse de la belle langue, instaure un jeu de colin-maillard avec ses lecteurs, auquel elle nous invite à nous prêter. Et nous la suivons avec une intense curiosité dans ce manège au gré des chapitres, scandés par des dates, des lieux, des personnages. De façon syncopée en deux temps, le début et le milieu du vingtième siècle, marqué par deux guerres sanglantes, elle nous permet de sillonner ainsi différentes étapes d’une présence-absence. Elle se considère comme « une accoucheuse de rêves ». Comme ses deux compagnons de route, pour traduire au plus juste sa pensée, il lui est nécessaire de « descendre, puis revenir. Suspendu(e) à la corde des mots ».

Comme, souvent, dans ses précédents romans, l’auteur développe une écriture ciselée, puissante, variant sans cesse le rythme de ses phrases comme dans une partition musicale. Elle nous prodigue avec efficacité son amour fervent du style. Elle maîtrise la description à la perfection. Nous sentons, chez l’auteur, une véritable jubilation à déployer ses phrases avec une précision minutieuse. Son écriture est toujours empreinte d’un indéniable chatoiement. Elle se régale à mettre en valeur son goût du détail insolite et toujours signifiant, à manier les accumulations, les répétitions insistantes. Les adjectifs sont, chez elle, révélateurs pour capter l’essence de sa pensée. Les oxymores comme « une douceur inquiétante » ne sont jamais gratuits pas plus que les mots rares et énigmatiques. Toutes ses stratégies sont pleinement justifiées. Elles permettent d’éclairer la complexité de chacun de ses personnages, de chacune des situations évoquées.

Malgré le chatoiement indéniable de son écriture, Cécile Ladjali ne se laisse jamais déborder par la joliesse, elle garde toujours le cap de l’élégance sans aucunement sombrer dans la tentation de la suavité.

Ce roman n’est-il pas le livre des contretemps, des contresens, des contrejours, des contrebandes ?

Cependant, le principal sujet de La Fille de Personne ne consiste-t-il pas en un éloge de la littérature, quels que soient l’époque ou le pays d’où elle surgit, de la rencontre car il y a des personnes qui émergent dans nos vies comme une nécessité et influencent nos trajectoires de manière indélébile, de l’accompagnement car nous prenons certains êtres par la main pour leur montrer un chemin ouvert à une envisageable métamorphose, de la traduction qui est peut-être une trahison mais aussi une révélation, de la transmission qui conduit à éclairer la voie du doute et de la question, de l’écriture qui n’est, peut-être, que le reflet révélé de nos vérités intérieures.

Pour un écrivain, la chute n’est pas inéluctable. Si nous pouvons émettre l’hypothèse que dans la plupart des cas, le désir de création prend sa source dans une souffrance originelle qui les pousse à désirer une reconnaissance sociale qui cicatriserait les blessures de l’enfance, tous ne sont pas des « mélancoliques » ni des consciences malheureuses, ni des réprouvés, ni des êtres en déshérences. Certains trouvent leur place dans la société et réussissent à vivre heureux de leur sort, à être accueillis et à triompher de leurs peurs qui souvent les assaillent et à contrôler ainsi leur fragilité et la rendre fructueuse et féconde. C’est ainsi que la principale protagoniste de cette histoire peut trouver sa place au sein de la communauté humaine.

Comment évoquer l’enquête menée, toute sa vie, avec un acharnement intransigeant, par Luce Notte, sans évoquer le parcours improbable de Cécile Ladjali. Est possible de faire œuvre sans puiser profond dans sa vérité intérieure ? Commet aboutir à cette carrière brillante, qu’au départ de sa vie, elle ne pouvait nullement envisager, vu tous les obstacles dressés sur son trajet ? Il a fallu pour cela qu’elle apprenne à les enjamber avec une opiniâtreté forcenée pour retourner son destin en triomphe sur la fatalité sans jamais se départir de ses doutes, d’une certaine inquiétude. Elle aussi aura un mentor, Georges Steiner, avec qui elle correspondra longtemps. Il lui ouvrira le chemin exaltant de la littérature et la passion de la transmission qui ne l’ont jamais quittée.

Ce roman nous enseigne la passion de la littérature, de sa transmission. Mais il va même plus loin. N’entrouvre-t-il, peut-être et pourquoi pas, la porte du désir fou d’écrire à notre tour ? La finalité de l’écriture n’est-elle pas de prendre une sacrée revanche sur la mort ?

 

Pierrette Epsztein

 

Originaire d’Iran, Cécile Ladjali est née en juillet 1971 à Lausanne en Suisse. Abandonnée dans une pouponnière, elle est adoptée par un couple français, et élevée à Champigny-sur-Marne. Agrégée de lettres modernes et titulaire d’un doctorat sur la figure de l’androgyne dans la littérature décadente, elle a été professeur de français au lycée Évariste-Galois de Noisy-le-Grand puis au lycée Louise-Michel de Bobigny. Elle est chargée de cours à l’Université Sorbonne-Nouvelle Paris-3, et enseigne aussi actuellement à de jeunes sourds au lycée privé Morvan, dans le 9e arrondissement de Paris. Elle endosse de multiples casquettes. Elle est essayiste, écrivain, directrice de la Collection Le Préau chez Actes sud qui s’attache à explorer les chemins de la transmission du savoir et de la culture à travers le récit d’expériences originales, engagées, audacieuses, démarches animées d’un même désir de confronter les mondes, et de la même conviction de l’absolue nécessité de réinventer l’éducation. Elle est également membre du jury du Prix des romancières. Elle a publié, entre autres, chez Actes Sud : Shâb ou la nuit (2013, Prix du Roman Métis des Lycéens), Illettré (2016), Bénédict (2018).

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A propos du rédacteur

Pierrette Epsztein

 

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Rédactrice

Membre du comité de Rédaction

Domaines de prédilection : Littérature française et francophone

Genres : Littérature du "je" (autofiction, autobiographie, journaux intimes...), romans contemporains, critique littéraire, essais

Maisons d'édition : Gallimard, Stock, Flammarion, Grasset

 

Pierrette Epsztein vit à Paris. Elle est professeur de Lettres et d'Arts Plastiques. Elle a crée l'association Tisserands des Mots qui animait des ateliers d'écriture. Maintenant, elle accompagne des personnes dans leur projet d'écriture. Elle poursuit son chemin d'écriture depuis 1985.  Elle a publié trois recueils de nouvelles et un roman L'homme sans larmes (tous ouvrages  épuisés à ce jour). Elle écrit en ce moment un récit professionnel sur son expérience de professeur en banlieue.