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Poèmes, Edith Södergran (par Luc-André Sagne)

Ecrit par André Sagne le 06.07.20 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Poésie

Poèmes, Edith Södergran, éditions Rafael de Surtis, trad. suédois (Finlande) Régis Boyer, 200 pages, 22 €

Poèmes, Edith Södergran (par Luc-André Sagne)

 

« Nous devons aimer les longues heures de maladie de la vie

et les années contraintes du désir

comme les brefs instants où fleurit le désert »,

Edith Södergran

 

Voici une publication de première importance. D’abord parce que l’auteur, la poète finlandaise d’expression suédoise, Edith Södergran, qui tient une place centrale dans la poésie moderne des pays scandinaves, reste méconnue en France. Ensuite parce que, grâce au travail des éditions Rafael de Surtis, le volume reprend l’ensemble de son œuvre, cinq recueils et deux suites d’aphorismes. Enfin parce que la poésie qui s’y exprime frappe par son originalité, sa puissance d’évocation et, pourrait-on dire, sa grandeur tragique.

Morte à trente et un ans de la tuberculose, Edith Södergran a su affirmer une voix authentiquement poétique malgré cette « ombre de l’avenir » (titre de son quatrième recueil) qui aurait pu avoir raison d’elle. Au contraire elle s’en est nourrie au même titre que la source de vie qui était en elle et, en les reliant dans un mouvement dialectique à la base de son travail, en a fait naître une pure énergie de création, un chemin de vérité de soi. Vie et mort, bonheur et douleur, épanouissement et effacement travaillent ainsi sa poésie en une force duelle, une tension fondatrice.

C’est son identité de femme que la poète exprime dès ses premiers poèmes, en 1916, et ce de manière éclatante, avec des accents dignes de Sapphô ou de Renée Vivien.

A l’ambivalence de l’amour, au risque qu’il fait courir à la femme d’un anéantissement sous la « poigne ferme » de l’homme, Edith Södergran oppose sa liberté, sa fierté, sa totale indépendance de corps et d’esprit. « Mon libre cœur n’a pas de frère » déclare-t-elle. Femme en rébellion qui « n’a pas trouvé l’amour et n’a rencontré personne » telle une Sapphô du vingtième siècle, elle porte en elle « des vierges nues jouant avec des centaures galopants », elle célèbre « un tendre corps de femme (que) seuls les rayons du soleil fêtent dignement », à l’inverse de l’homme, ce « faux miroir », ce « mensonge », ce « fruit gâté que dédaignent les lèvres fières ». A ses « sœurs de beauté » elle confie : « Toutes, nous sommes guerrières, héroïnes, amazones, / (…) nous sommes les moins attendues et les plus ardemment rouges / tigrées, cordes tendues, étoiles sans vertige ». Dans son troisième recueil de 1919, L’Autel de roses, elle ne consacre pas moins de neuf poèmes à la figure de la sœur, image à la fois de celle qui fut sa plus proche amie, Hagar Olsson, et d’une complicité, d’une intimité féminine hautement revendiquée.

Puisque de son côté la poète Renée Vivien, son aînée de quinze ans qui vit à Paris et chante l’amour des femmes, a régulièrement loué la violette, sa fleur fétiche, au point de se voir appeler la « Muse aux Violettes », à la suite de Sapphô elle-même qu’Alcée surnomme la « tisseuse de violettes », nul doute que la présence de la violette dans les poèmes d’Edith Södergran, la fleur et la couleur, a une signification particulière. Ce sont des « crépuscules violets, souvenir de ses temps primitifs » qu’elle évoque, ce sont « les violettes (qui) dans l’ombre exhalent un doux accomplissement », c’est la vie qui pour elle « coule en vagues violettes ». Et quand elle se souvient de sa jeunesse à Saint-Pétersbourg, elle s’écrie : « Ce que j’aime, je veux le ramasser en mots épars, / je jonche des violettes du souvenir les trottoirs d’or des rêves ».

Entourée de ses sœurs d’écriture et de ses sœurs de cœur, Edith Södergran veut se libérer de toutes les entraves. Elle se présente comme une « vierge moderne » et, dans le poème éponyme, va jusqu’à prétendre : « Je ne suis pas une femme. Je suis neutre ». On est rarement allé aussi loin dans la défense d’une liberté qui fait fi de tous les déterminismes, y compris biologiques.

Un esprit de révolte court ainsi tout le long de sa poésie. Elle n’a de cesse de lutter contre l’enfermement : « Captive, captive… Je veux rompre mes liens. / Les lèvres douloureuses de colère, je traverse la vie ». Un flot la submerge. Elle sent en elle monter une puissance, puissance de son corps où coulent le sang et l’or d’Eros, d’un corps-mystère, d’un corps-cosmos qui ferait d’elle « l’étoile de l’avenir », qui lui donnerait « la garde du soleil levant ». Etonnants poèmes révélant cette « puissance pour qui il n’est point d’abîme », la certitude de « la chute d’eau tonnante de volupté / (…) irrésistible et superflue ».

La référence à Nietzsche est ici certaine. Plusieurs poèmes en effet mentionnent les principaux concepts du philosophe : « l’éternel retour », « l’autre côté du mal et du bien » pour l’au-delà du bien et du mal, « la volonté de puissance ». Edith Södergran exhorte « les forts, saints et héros, corps ductiles », à fuir dans la solitude, à « tenir comme des pins sur les récifs / dans le feu des brisants ». Elle en appelle au « danseur » car « lui sait qu’il est seul maître sur terre ». Elle passe devant la tombe de Nietzsche, devant celle de Zarathoustra. Elle y trouve un appui, une inspiration, et le penseur est pour elle une figure tutélaire. Un père.

Pour autant, elle n’en vient pas à faire l’apologie d’un vitalisme débridé. Le combat de la jeune femme contre ce qui lui est imposé, de la poète contre l’ordre des choses se double en effet d’une conscience aiguë de la condition humaine. « Pourquoi la vie m’a-t-elle été donnée, / (…) courant comme un feu sur les cendres, / en une soif croissante ? » s’exclame-t-elle. A la colère s’adjoint alors un sentiment de précarité : « Quand ma volonté éclatera, je mourrai ». D’un seul mouvement elle salue « ma vie, ma mort et mon destin ! ».

Elle se sait seule, d’une solitude radicale : « Seule je suis venue, seule je m’en irai ». Elle se sent aussi étrangère dans son pays que dans le monde. « Mes pensées ne sont pas nées en ce lieu » constate-t-elle, « mon âme aime tant les pays étrangers ». C’est l’image qu’elle reprend à son compte de « la bohémienne » venue d’ailleurs. D’un ailleurs fascinant, d’un ailleurs qui exerce, implacable, son pouvoir d’attraction.

Un autre pays, en effet, est la vraie patrie d’Edith Södergran : « le pays qui n’existe pas » (titre de son recueil posthume), dont la poète se languit, « le pays où toutes nos chaînes tombent », « un pays merveilleux / où se dressent les hauts palmiers, / et là, parmi leurs colonnades, / roulent les vagues du désir ». Ce pays extraordinaire, c’est la mort qui va le lui montrer. Car ce qu’elle met là en scène, c’est son « arrivée chez Hadès ».

On ne peut évidemment sous-estimer cette « ombre de l’avenir » qui s’étend sur son œuvre, la menace de la tuberculose qui finira par l’emporter. Mais aucune résignation, aucune complaisance n’est de mise chez elle. Au contraire, la poète se montre volontiers provocante, voire insolente : « Je meurs – car je suis trop heureuse. / De félicité, je mordrai encore mon linceul ». L’imminence de la mort confère inévitablement à ses poèmes une sorte d’urgence, mais aussi une exigence. Il n’y a pas de place pour la tiédeur : « transpercée de lumière je mourrai ». Ni dans sa vie ni dans son travail de poète : que sont ses poèmes sinon « des lambeaux, des bribes, / bouts de papier du quotidien ». Pour elle, pas de répit : « tout poème sera lacération d’un poème, / Non pas poème, mais empreinte de serres ».

Edith Södergran garde cependant son humanité dans ce face à face inéluctable où elle rencontre parfois Dieu. « Ne puis-je être humaine ? » s’interroge-t-elle. Et doucement, tendrement, dans ses derniers poèmes, elle retourne aux « arbres de son enfance », qui lui disent qu’elle est bien revenue chez elle, dans cette nature et ses légendes qu’elle connaît si bien, et que, « à présent, (elle) tourne le dos à tout ce qu’(elle a) vécu : / (ses) seuls camarades seront la forêt, le rivage et le lac ». Il ne s’agit pas de se renier, bien entendu, mais de comprendre que « le pays qui n’existe pas » est aussi celui de l’enfance qui n’est plus, que la mort se fond dans la vie.

Désormais, « le pin et la bruyère sont (devenus) ses maîtres » et « l’orbite de la lune autour de notre terre / est la piste de la mort ». De « l’éternel retour » cher à Nietzsche, de ce cercle magique qu’elle dessine, Edith Södergran tire une philosophie de la vie qui ne peut que résonner en nous : « Vivre incomparable, sûre, sans résistance au monde ».

 

Luc-André Sagne

 

Edith Södergran est née en 1892 à Saint-Pétersbourg dans une famille finlandaise dont la langue maternelle est le suédois. Elle fréquente enfant une école allemande où l’enseignement est multilingue. En 1917 la révolution russe contraint les Södergran à regagner la Finlande. Diagnostiquée dès 1908, la tuberculose mettra fin à sa brève existence en 1923.

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A propos du rédacteur

André Sagne

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Rédacteur, poète, critique littéraire