Identification

Articles taggés avec: D'Hérart-Brocard Christelle

Microfictions, Régis Jauffret

Ecrit par Christelle d’Herart-Brocard , le Vendredi, 09 Mars 2018. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Nouvelles, Roman, Gallimard

Microfictions, janvier 2018, 1024 pages, 25 € . Ecrivain(s): Régis Jauffret Edition: Gallimard

 

500 microfictions dans lesquelles hommes et femmes se racontent, sans pudeur, avec une honnêteté si déconcertante qu’elle donne à ces récits des allures d’aveux libérateurs consignés dans des journaux intimes. C’est alors aux lecteurs, anonymes, de tenir lieu de réceptacle. Mais les confessions sont souvent si sordides, immondes, immorales ou amorales, si froidement haineuses ou si douloureusement intenables qu’on peine à croire y être entrés sans effraction. L’écriture, ciselée, incisive, provocante ou irrévérencieuse accentue encore cette impression de violation d’intimité. Personnelles et singulières, les vies se résument sans condescendance ni pathos excessifs ; chacune d’elles se recroqueville sur deux pages comme le font les narrateurs dans le carcan de leurs aigreurs et obsessions, de leurs âmes perdues, de leurs corps abîmés. Aucun d’eux ne semble pour autant chercher à s’apitoyer sur son sort. Car si l’heure est à l’introspection, la tendance générale est plutôt au constat froid ou au bilan irréversible : les récits se font factuels, précis, réfléchis et distanciés ; logiquement agencés, ils convergent vers leur note finale, toujours assez foudroyante pour susciter le malaise ou l’effroi, et marquer le point de non retour. Poésie, métaphores, tournures colorées, dérision et humour, sur soi ou sur la vie, viennent savamment alléger ou désamorcer la charge émotionnelle.

Juste après la vague, Sandrine Collette

Ecrit par Christelle d’Herart-Brocard , le Mardi, 13 Février 2018. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Denoël

Juste après la vague, janvier 2018, 302 pages, 19,90 € . Ecrivain(s): Sandrine Collette Edition: Denoël

 

Rien ne vient contredire davantage cette belle et bien souvent très juste citation d’Alberto Manguel : « La lecture est une tâche confortable, solitaire, lente et sensuelle… » (1), que ce nouveau roman de Sandrine Collette. C’est que Juste après la vague n’est vraiment pas un roman comme les autres. Les récits d’anticipation dystopiques ne manquent pas, mais celui-ci, si c’en est un, ne convoque pas les éléments traditionnels qui les caractérisent et les distancient confortablement de notre monde réel. On n’y trouve pas de message politique à valeur prophétique ni de mise en garde. Et si les ancrages géographiques et temporels s’affranchissent volontairement de toute réalité, les tsunamis, typhons et autres catastrophes naturelles de ces dernières années ne peuvent que venir à l’esprit du lecteur, et ce, dès l’incipit. Le seul élément fantastique du récit est ce que des enfants décrivent comme un « monstre » et qui pourrait très bien n’être qu’un gros mammifère marin.

L’Aventuriste, J. Bradford Hipps

Ecrit par Christelle d’Herart-Brocard , le Mardi, 30 Janvier 2018. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, USA, Belfond

L’Aventuriste, janvier 2018, trad. Jérôme Schmidt, 352 pages, 21 € . Ecrivain(s): J. Bradford Hipps Edition: Belfond

 

Sans doute jugé très peu sexy, le monde de l’entreprise a longtemps été boudé par la littérature contemporaine. On se souvient de Michel Houellebecq qui, en 1984 avec son Extension du domaine de la lutte, fut largement salué pour avoir héroïsé le salarié moyen et jeté un œil acerbe sur son identité sociale. Bien sûr, il n’est pas le seul à s’être distingué en disséquant milieux et relations professionnels, mais c’est alors bien souvent pour faire ressortir des personnages déviant de la norme sociale. Pensons seulement au fameux American Psycho de Bret Easton Ellis ou encore au Démon d’Hubert Selby.

Sauf qu’avec J. Bradford Hipps, on est vraiment très loin des marginaux, des psychopathes et des dépressifs impénitents. Ses personnages n’ont d’ailleurs rien de bien extraordinaire : ce sont des êtres humains mus par leurs désirs et ambitions, leurs valeurs et fêlures personnelles, lesquels ne nous sont pas si étrangers.

L’arpenteur des ténèbres, Antoni Casas Ros

Ecrit par Christelle d’Herart-Brocard , le Mardi, 09 Janvier 2018. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Le Castor Astral

L’arpenteur des ténèbres, janvier 2018, 327 pages, 19 € . Ecrivain(s): Antoni Casas Ros Edition: Le Castor Astral

 

La quatrième de couverture est suffisamment explicite, prometteuse, alléchante : on imagine déjà Antoni et Anca sillonner les États-Unis et le Mexique à la recherche de Toma Emin, l’écrivain mystérieux, qui refuse d’apparaître en public. On conçoit aisément que la quête sera longue et on l’espère palpitante et atypique à l’instar de nos deux amants : Antoni n’a-t-il pas été embauché par une étrange fondation pour laquelle il devra décrire le monde selon un pur critère esthétique ? Après avoir tagué son sexe en rouge sur bon nombre de murs new-yorkais, Anca ne peut décemment pas en rester là. Nul ne doute, enfin, que leur marginalité viendra contrarier le nouveau genre de terrorisme qui s’abat sur le monde.

Au début, tout se passe sans heurt : Antoni, l’écrivain qui n’avait jamais écrit un texte ailleurs que sur une ardoise effaçable, part à la découverte du monde avec son Olivetti Valentina rouge, fort d’un contrat d’un an et d’un salaire correct et régulier. Sa seule contrainte : un texte qu’il enverra chaque semaine à son employeur. Son choix personnel : une esthétique du chaos. Il rencontre Anca, la belle et fascinante cunt artist. Ensemble ils décident de retrouver Toma Emin et d’honorer l’engagement d’Antoni par l’envoi de textes croisés sur des sujets qu’ils tirent au sort. Quant à la menace terroriste, elle demeure distante, relayée par la télévision.

L’implacable brutalité du réveil, Pascale Kramer

Ecrit par Christelle d’Herart-Brocard , le Mardi, 12 Décembre 2017. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Zoe

L’implacable brutalité du réveil, novembre 2017, 208 pages, 9 € . Ecrivain(s): Pascale Kramer Edition: Zoe

 

Après la naissance de sa fille, Alissa sombre dans une profonde dépression. Silencieuse et invisible, sa détresse demeure incompréhensible pour son entourage : les uns sont empêtrés dans des épreuves bien plus tangibles (divorces ou mutilations de guerre), les autres s’en tiennent aux idées communes relatives à une jeune mère de famille, et, en effet, Alissa n’a-t-elle pas tout pour être une femme comblée ?

Sans le tour de force magistral de Pascale Kramer, sans doute aurait-il fallu être mère, et pour peu mère indigne, pour ressentir l’effroyable renoncement à soi qui s’impose à son héroïne. Seulement voilà, l’écriture est généreuse et fait partager, percevoir sinon presque comprendre le double sentiment de dépossession et d’oppression qui s’empare d’Alissa. Dans la vraie vie comme dans la fiction, la colère sourde ignore la demi-mesure et c’est la raison pour laquelle le lecteur ne s’étonnera guère de l’incongruité des réflexions qui entourent la naissance de sa fille Una : est-il possible que « l’épanouissement puisse naître de cette dépendance, de cette inquiétude sans rémission ni échappatoire », de cette « inguérissable fragilité, avide, perdue, souffreteuse, incompréhensible » ou encore de « cette éternité qui s’annonc[e] sans autre choix possible » ?