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Articles taggés avec: D'Hérart-Brocard Christelle

Le Narrateur, Bragi Ólafsson (par Christelle Brocard)

Ecrit par Christelle d’Herart-Brocard , le Jeudi, 23 Mai 2019. , dans Actes Sud, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Pays nordiques, Roman

Le Narrateur, avril 2019, trad. Robert Guillemette, 144 pages, 17,50 € . Ecrivain(s): Bragi Olafsson Edition: Actes Sud

 

Etant donné son titre, on conçoit aisément que ce roman accorde une place prépondérante au narrateur. Mais quel statut lui accorde-t-il ? Si les toutes premières pages sont déstabilisantes – on ne sait pas qui raconte quoi –, on devine rapidement que la forme narrative constitue l’ossature fondamentale du texte, à laquelle se rattachent les péripéties relatées. La structure est donc essentielle et s’exhibe sans complexe, au fil d’une narration ludique et insolite : du « je » traditionnel, le narrateur-roi passe sans vergogne au « il » lorsqu’il invente lui-même son personnage ; il n’hésite pas non plus à incorporer des réflexions métatextuelles à son propre discours et à prendre à partie le lecteur qui, de ce fait, se met à jouer, à son insu, un rôle actif dans l’histoire in progress. Une fois démasqué, ce petit jeu formel pourrait lasser le lecteur en mal d’aventures substantielles, or que nenni : l’intrigue n’est pas en reste, bien au contraire !

Ceux que nous avons abandonnés, Stuart Neville (par Christelle Brocard)

Ecrit par Christelle d’Herart-Brocard , le Jeudi, 16 Mai 2019. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Rivages/noir, Iles britanniques, Polars, Roman

Ceux que nous avons abandonnés, avril 2019, trad. Fabienne Duvigneau, 370 pages, 22,50 € . Ecrivain(s): Stuart Neville Edition: Rivages/noir

 

En l’absence de sa femme et de son fils, M. Rolston a été sauvagement assassiné dans sa demeure. Les soupçons se tournent immédiatement vers les frères Devine, deux jeunes orphelins hébergés par la famille Rolston, que la police retrouve prostrés, couverts du sang de la victime.

Ciaran, le plus jeune de deux prévenus, ne tarde pas à passer aux aveux. Bien qu’il soit difficilement concevable qu’un gosse de douze ans puisse être l’auteur d’un crime si effroyable, rien ne permet de mettre en doute sa culpabilité. Il est dès lors incarcéré dans un établissement pénitentiaire pour mineurs et n’en ressortira qu’après avoir purgé une peine de sept ans. Son frère, Thomas, condamné, lui, pour complicité de meurtre, est relaxé deux ans plus tôt. Le jour de sa libération, Ciaran est confié aux soins d’une conseillère de probation, Paula Cunningham, qui se serait bien passée de cette mission d’une nature doublement délicate.

Inventer les couleurs, Gilles Paris (par Christelle Brocard)

Ecrit par Christelle d’Herart-Brocard , le Vendredi, 29 Mars 2019. , dans La Une Livres, Critiques, Gallimard Jeunesse, Les Livres, Jeunesse

Inventer les couleurs, mars 2019, ill. Aline Zalko, 48 pages, 11,90 € . Ecrivain(s): Gilles Paris Edition: Gallimard Jeunesse

 

Empêtré dans la grisaille de son quotidien, l’adulte atrophie le monde qui l’entoure. Peu enclin aux rêves et à la fantaisie, les couleurs sont pour lui uniquement celles de la réalité : « Mais les feuilles des arbres sont vertes, Hippo. La mer est bleue et le soleil jaune ». Mais le petit Hyppolite est loin d’être un ahuri. Il a parfaitement observé que les visages de Fatou et de Firmin sont noirs, ceux des jumelles Chan et Cui, jaunes, et ceux d’Abdallah et Antar, café au lait. Aussi ignore-t-il cette remarque condescendante de Jérôme, l’animateur du service de l’Enfance de la Ville, tout en faisant preuve d’une empathie profonde et clairvoyante à son égard. Après tout, ce dernier vit seul, une vie sans couleur, au douzième étage d’un immeuble, tout au fond d’un couloir, avec un chien pas à lui qui pisse sur son paillasson. L’existence d’Hyppolite n’a pourtant rien d’un conte de fées : sa mère est partie avec le père de son meilleur ami, il s’acquitte de tous les devoirs domestiques que son propre père, noyé dans le chagrin et la bière, n’est depuis longtemps plus en mesure d’assumer : « A chaque fois, je bondis hors de mon lit, je lui prépare son café, un peu grognon d’être debout, les cheveux coiffés par le vent du sommeil. Je prends un sac plastique et j’y mets toutes les canettes mortes et le contenu de son cendrier qui déborde de partout ». Pas étonnant qu’il s’endorme en classe et se retrouve chez le directeur.

Timika, Nicolas Rouillé (par Christelle d'Hérart-Brocard)

Ecrit par Christelle d’Herart-Brocard , le Lundi, 11 Février 2019. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman

Timika, Editions Anacharsis, mars 2018, 492 pages, 22 € . Ecrivain(s): Nicolas Rouillé

 

 

Éminemment riche, Timika est un Western politique qui appelle toute la concentration du lecteur, ce sans quoi sa dimension ambitieuse, tant historique que sociologique, voire anthropologique, risque d’égarer le bouquineur désinvolte. D’une lecture exigeante donc, le roman de Nicolas Rouillé propose une description d’une incroyable précision des événements qui ont motivé, marqué et accompagné la colonisation indonésienne de la Papouasie occidentale : si Timika, cette ville minière cruellement convoitée pour son or, fait symboliquement figure de principale héroïne du roman, il est à noter qu’aucun des protagonistes ou victimes de cet impérialisme aux conséquences tragiques n’est écarté du récit, d’où un foisonnement de personnages dont l’importance singulière montre bien leur étroite intrication dans l’Histoire.

Lola, Melissa Scrivner-Love (par Christelle d'Hérart-Brocard)

Ecrit par Christelle d’Herart-Brocard , le Lundi, 04 Février 2019. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Seuil

Lola, octobre 2018, trad. Karine Lalechère, 336 pages, 21 € . Ecrivain(s): Melissa Scrivner-Love Edition: Seuil

 

A Los Angeles, dans le quartier sordide d’Huntington Park, Lola fait profil bas devant la bande de gros durs à cuire que sont les Crenshaw Six. Sa qualité de petite amie du chef lui assure un certain statut, dérisoire toutefois en raison de son sexe, mais aussi et surtout une position on ne peut plus stratégique au cœur des magouilles organisées par le gang : véritable fouine, Lola voit tout, Lola sait tout, Lola bénéficie de l’invisibilité que lui confère le sexe faible dans un monde totalement gouverné par la force virile. Lorsque El Coleccionistale Collecteur, fait irruption dans sa piètre « garden-party », organisée pour entretenir les rapports de bon voisinage, et demande à parler à Garcia, l’atmosphère, qui n’était déjà pas tout à fait bon enfant, s’alourdit sérieusement : les femmes s’éclipsent, les hommes gonflent le torse et se parent de leur masque de gravité. L’heure est à la discussion entre mâles. Lola flaire le gros coup. Malgré la peur de commettre une erreur et de se faire démasquer, elle ne se démonte pas et revêt habilement son costume de faire-valoir inoffensif. Transparente et docile, elle propose et distribue cafés et biscuits, sans toutefois perdre une once de ce qui se joue à huis clos dans la buanderie, là où se sont retranchées les têtes pensantes.