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Articles taggés avec: Levy Leon-Marc

Rome sous la pluie (Beard’s Roman Women), Anthony Burgess (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 05 Février 2025. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Iles britanniques, Roman, La Découverte

Rome sous la pluie (Beard’s Roman Women), Anthony Burgess, Editions La Découverte, trad. anglais, Georges Belmont, Hortense Chabrier, 165 pages Edition: La Découverte

 

Loin, très loin des amateurs de cartes postales. La Rome de Burgess est désespérante, inondée de pluies continuelles, sombre, peuplée de personnages douteux et de fous dangereux. Beard, le héros du roman, y trace une route erratique dans les ruelles du Trastevere et dans les abysses de sa vie personnelle. Leonora, sa femme, y meurt dans les premières pages de cirrhose du foie, ouvrant sous ses pas le gouffre d’une dérive incontrôlable. Enfin, il paraît qu’elle meurt, ce qui semble contredit par les coups de téléphone et les messages qu’il reçoit d’elle.

Burgess est un écrivain de la démesure, on le sait avec Orange Mécanique et Les puissances des ténèbres. Le souffle rabelaisien qui anime ses personnages emporte tout sur son passage. La Rome baroque fait écrin à ce roman qui ne l’est pas moins, une Rome disséquée, photographiée (en biais), détestée, injuriée et… grande parce que folle comme les fous du roman.

La Ballade du Café Triste (The Ballad of the Sad Cafe), Carson McCullers (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 29 Janvier 2025. , dans La Une Livres, En Vitrine, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Roman, USA, Le Livre de Poche

La Ballade du Café Triste (The Ballad of the Sad Cafe), Carson McCullers, Livre de Poche, trad. américain, Jacques Tournier, 106 pages Edition: Le Livre de Poche

 

On sait la fascination qu’exercent sur Carson McCullers les marginaux, les réprouvés, les amoindris, les exclus du monde. Son roman le plus célèbre, Le Cœur est un chasseur solitaire, est une ode à cette humanité oubliée, méprisée. Le Café Triste se constitue en point focal de cette lie humaine, si humaine.

Au cœur d’une bourgade perdue du Sud, autour de l’improbable Amélia, va se tisser une sorte de communauté des âmes perdues, phare inespéré dans un océan de misère. Dans une préface peu inspirée, Jacques Tournier (dit Dominique Saint-Alban) s’aventure à énoncer l’extériorité de McCullers au regard de ses confrères écrivains sudistes, ne lui reconnaissant pas comme prédécesseurs et maîtres Faulkner, O’Connor, Caldwell. Erreur d’autant plus frappante que La Ballade du Café Triste est sûrement, avec Frankie Addams, le roman le plus profondément sudiste de McCullers. Les cadres, les maisons, les gens, la pauvreté, l’idiotie, la folie, tout suinte le Sud. Le début du roman est une évocation toute faulknérienne de la ville en août, on n’attend que Lena* avec son gros ventre…

Les Carnets du sous-sol, Fiodor Dostoïevski (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 22 Janvier 2025. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Babel (Actes Sud), Roman, Russie

Les Carnets du sous-sol, Fiodor Dostoïevski, Actes Sud Babel, traduit du russe par André Markowicz, 165 pages . Ecrivain(s): Fédor Dostoïevski Edition: Babel (Actes Sud)

De profundis clamavi…

C’est bien un chant funèbre, un thrène lugubre qui s’élève du fond des ténèbres, d’un sous-sol antichambre du royaume des morts. Parce que le personnage qui parle dans une logorrhée pleine de fiel n’est pas mort mais souhaiterait bien mourir. Il déteste le monde mais il se déteste plus encore, en tout premier. Mais au-delà de l’auto-flagellation c’est l’humanité qui est visée : l’« idiot » du sous-sol c’est l’homme, c’est tous les hommes.

Qui parle du fond du trou ? Nous ne le saurons jamais vraiment mais qu’importe. Il se dit méchant, lâche, malade, haineux. Nous l’avons dit « idiot », pas seulement pour faire une allusion à un autre ouvrage de l’auteur mais parce qu’il y a vraiment dans l’étymologie du mot – ἴδιος idios – une figure qui permet de capter le personnage au plus près : singulier, pas comme les autres, qui ne participe pas à la vie politique de sa république. Le sous-sol, c’est ce qui est en-dessous de la Cité, qui n’en est pas vraiment tout en en étant quand même.

Petits travaux pour un palais, László Krasznahorkai (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 15 Janvier 2025. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Pays de l'Est, Roman, Cambourakis

Petits travaux pour un palais, László Krasznahorkai, Éditions Cambourakis, septembre 2024, trad. hongrois, Joëlle Dufeuilly, 107 pages, 16 € Edition: Cambourakis

 

herman melvill pense ne pas très bien écrire mais il a un flot de choses à dire. Même avec les minuscules de son nom, il a donc décidé d’écrire ce qui lui tient à cœur et qui relève, essentiellement, de son identité. Du sarcasme imbécile des copains d’école – t’es venu sans ta baleine ? – à une sorte de respect mal venu, herman se dépatouille depuis toujours avec Herman. Melville, lui.

herman-le-petit porte l’ombre écrasante de Herman-le-grand comme une démonstration perpétuelle de sa petitesse.

Je ne suis qu’un bibliothécaire, de petite taille, un peu bedonnant, et souffrant d’un affaissement de l’arche interne du pied, je parle sérieusement, je suis vraiment petit et j’ai vraiment une bedaine, petite, certes, mais tout de même, par ailleurs, comme je l’ai déjà mentionné, je souffre depuis l’enfance de surpronation, et mon seul signe particulier digne d’intérêt réside dans mon nom, alors qui pourrait bien s’intéresser à moi ?

Nord Sentinelle, Jérôme Ferrari (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 08 Janvier 2025. , dans La Une Livres, Actes Sud, En Vitrine, Les Livres, Critiques, Roman

Nord Sentinelle, Jérôme Ferrari, Actes Sud, août 2024, 140 pages, 17,80 € . Ecrivain(s): Jérôme Ferrari

 

La maîtrise élégante et parfaite de la langue, dans une déclinaison impeccable des registres et des tonalités, place d’emblée ce bref roman dans les meilleurs de cette rentrée. Ferrari jubile et nous fait jubiler et, son plaisir évident de trucider, rend sa charge ébouriffante. Car c’est une charge que ce roman, bien au-delà de l’histoire noire qu’elle raconte.

Les objets de cette charge ? Rien moins que le colonialisme, le tourisme et la violence ancestrale des vieilles familles corses.

Dans le cannibalisme colonial, celui qui commence par l’arrivée d’un premier découvreur et continue par le déferlement qui le suit inévitablement, s’inscrit en lettres de sang et de feu le désir du prédateur de conquérir, posséder, exploiter. Le lien vers le symptôme du touriste est inévitable : même soif de jouir d’un lieu, d’en tirer plaisir, de se sentir tout-puissant par l’argent, de saccager enfin lieux et culture sans scrupule.