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N’entre pas si vite dans cette nuit noire, António Lobo Antunes (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 11 Mars 2026. , dans La Une Livres, En Vitrine, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Langue portugaise, Roman, Points

N’entre pas si vite dans cette nuit noire (Não entres tão depressa nessa noite escurra, 2000), António Lobo Antunes. Points. 670 p. 8,50 € . Ecrivain(s): Antonio Lobo Antunes Edition: Points

António Lobo Antunes est mort. Il nous laisse un vide littéraire terrible.

Les vagues de la mémoire ne produisent pas un mouvement régulier, un flux soumis à une cadence métronomique. De la bonace apaisée des ports abrités aux vents et marées tempétueux des drames et douleurs, le rythme des souvenirs s’exprime dans un flux continu mais agité, variable, imprévisible. Flux et reflux s’y répondent, s’opposent, se contredisent, s’épousent.

La magie de la phrase d’Antunes est de coller comme une peau à cet apparent désordre qui cache une grammaire élaborée et implacable. Elle enroule le propos dans des méandres serrés et longs, traque le détail, laisse la porte ouverte au jaillissement inattendu, bégaye parfois, comme bégayent nos souvenirs quand on ne sait plus s’ils sont souvenirs ou fabrications imaginaires. La scansion antunésienne est calquée sur le flux des images qui font retour, en laissant place au faux souvenir, au produit du désir, aux interruptions soudaines, au doute, aux flashes visuels figés par le temps, aux parenthèses de rattrapage pour que rien ne reste sur le côté de la narration.

Faulkner encore et toujours … (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 18 Février 2026. , dans La Une CED, Les Chroniques

 

 

William Faulkner est le plus grand romancier de tous les temps. Cela, sous ma plume, n'est pas une opinion, pas même une assertion, encore moins une proposition, c'est un axiome - il ne se discute pas, ne se démontre pas, ne s'explique pas. Il s'applique en source de tout regard sur la littérature.

Je veux ici vous dire combien ce méta-romancier, qui a porté le genre jusqu'aux limites du possible - ou de l'impossible - était capable de glisser dans un ouvrage une plaisanterie de potache à l'adresse du « pôv » lecteur. J'ai commencé hier la lecture du seul Faulkner que je n'ai jamais lu, Descends, Moïse (Go Down, Moses). L'incipit est à mourir de rire (quand on connaît Faulkner) ou à décourager totalement de la lecture du livre (quand on ne le connaît pas). Je prends le temps de vous le retranscrire ici :

Le règne de l’esprit malin, Charles-Ferdinand Ramuz (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 28 Janvier 2026. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman

Le règne de l’esprit malin, Charles-Ferdinand Ramuz. Redécouvertes littéraires. 139 p. 9,95 € . Ecrivain(s): Charles Ferdinand Ramuz

 

Le Diable donc. Le Mal, le Malin, le Séducteur, le Menteur, le Manipulateur. Il colporte la haine mais il l’exporte aussi, comme une gangrène, une épidémie. Un petit village dormant dans sa ruralité tranquille, ses croyances, ses superstitions aussi voit surgir un jour un homme inconnu. L’événement en soi est déjà rare. De plus l’homme est étrange. Il dé-range l’ordre établi, il modifie un ordonnancement séculaire : au sein de la pauvreté, il est nanti et généreux, la boutique de cordonnier qu’il ouvre devient un lieu d’échanges. Il s’appelle « Branchu, comme qui dirait Cornu … »

« L’homme » ne se contente pas d’entrer dans le village et d’y faire son nid. Il s’insinue dans les cœurs, les esprits, les âmes. Le malheur alors s’installe. Dans sa première irruption, il frappe l’ancien cordonnier.

Un beau jour sa boutique resta fermée. Sans doute qu’il était malade, mais personne ne s’inquiéta de lui. Deux ou trois jours passèrent encore. Et ce fut par hasard qu’une voisine le trouva pendu derrière sa porte, le quatrième jour, je crois, et il faut bien dire qu’il sentait déjà, et il avait la figure toute noire.

Que le Diable l’emporte (Devil Take the Blue-Tail Fly), John Franklin Bardin (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 21 Janvier 2026. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Joelle Losfeld, Roman, USA

Que le Diable l’emporte (Devil Take the Blue-Tail Fly, 1947), John Franklin Bardin, Ed. Joëlle Losfeld, 218 p. Edition: Joelle Losfeld

 

Bardin distille une narration au compte-gouttes, grosse d’inquiétude et de tension. Dans une maîtrise et une écriture parfaites, il nous conduit dans les vents et marées du psychisme agité d’Ellen, fragile comme un verre de cristal. À la houlette de son médecin-psychiatre, elle sort de deux longues années d’hospitalisation et le point initial du roman est le matin de sa « libération ». Guérie.

Le thriller psychologique est un genre à part entière dans la littérature – débordant souvent sur le cinéma. Psychose de Robert Bloch, Rebecca de Daphné du Maurier, Shutter Island de Dennis Lehane nous ont fait frémir avec délice. Maupassant en fut un maître et Poe à sa manière aussi. Le style impeccable de John Franklin Bardin et le diabolisme de son roman situent cet ouvrage dans la grande lignée.

Bastard Battle, Céline Minard (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 14 Janvier 2026. , dans La Une Livres, En Vitrine, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Roman, Tristram

Bastard Battle, Céline Minard, Ed. Tristram souples, 114 p. 7,95 € . Ecrivain(s): Céline Minard Edition: Tristram


A bele hystoire Minard nos conviet. Dans un bonheur permanent de jeux avec notre langue telle qu’elle fut au XVe siècle, agrémentée de clins d’œil et d’anachronismes, avec une dextérité folle et une jouissance débordante, ce bref roman nous jette dans la folie sans frein des hommes de guerre, abreuvés de sang, nourris de ripailles, ivres de vin et de sexe. Pochade sanglante et débridée, ce récit – loin des sources historiques – est irrésistiblement cinématographique, proche de Tarantino, revisitant Les sept samouraïs, et en allusion directe aux Kill Bill.

C’est ainsi que le quatre septembre mil quatre cent trente sept, nous autres sept samouraïs avons pris Chaumont ville et chasteau, et c’est ainsi que le cinq du mesme mois mil quatre cent trente sept, à prime, tant court vitement le bruict, nous recevions toute la menuaille des gens de la hourde d’Enguerrand, demandant asile et résolus à defendre les murs, item gens de commerce anciennement enfuis ou chassés, item divers artisans.