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Poésie

Pavillon Moïana, Gilles Ortlieb

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret , le Vendredi, 16 Mars 2018. , dans Poésie, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Fata Morgana

Pavillon Moïana, février 2018, 40 pages, 10 € . Ecrivain(s): Gilles Ortlieb Edition: Fata Morgana

 

L’essence de la littérature est d’être obsessionnelle. Mais cette obsession n’est pas forcément celle du plaisir mais de la nécessité. Ortlieb crée ici dans un « présent gnomique », un soliloque hommage au frère. Hommage n’est d’ailleurs pas le mot : il s’agit plutôt d’une longue descente dans les affres de l’agonie. Nulle contemplation pour autant. Ortlieb permet d’entrer en ce qui ne se pense pas vraiment : non que les douleurs soient muettes mais intransmissibles : elles se constatent c’est tout.

Il se peut que pour l’exorciser, l’auteur reconstruise quelque chose du passé qui l’obsède. « Extériorisée » la douleur du mourant et de ceux qui l’accompagnent, ne laisse pas le lecteur en un état de passivité. Ni indemne. Si c’est le cas cela est grave. Car la réalité de la douleur se touche ici  travers la chair et jusqu’aux « os » quasi visibles à mesure que la vie s’efface.

Face à cette présence de l’inconcevable, Ortlieb confronte le lecteur au cœur d’une émotion aux dimensions terribles, là où l’illusion n’est plus possible. Le sac de « peau » montre sa pâleur intérieure au moment où l’échange devient sourd, indicible. Pour l’exprimer, le langage est ramené lui aussi à sa fibre. Il ne supporte pas d’effets de style. Aucune métaphore. Ortlieb sait qu’elle ne soigne rien, ne cautérise pas la plaie du réel.

Anthologie secrète, Davertige

Ecrit par Marc Ossorguine , le Vendredi, 02 Mars 2018. , dans Poésie, Les Livres, Critiques, La Une Livres

Anthologie secrète, Davertige, Mémoire d’encrier . Ecrivain(s): Davertige

 

Davertige. Voilà un nom de poète que vous n’avez peut-être jamais entendu. Il était haïtien. Il était aussi peintre, sous son vrai nom, Villard Denis. C’est en 1961 qu’il fait irruption dans la poésie haïtienne, avec un court recueil intitulé Idem. La voix de ce très jeune homme (il a à peine 22 ans) résonne d’emblée très fort et sera suivie l’année suivante d’un autre recueil, tout aussi court et au titre aussi énigmatique, Ibidem. Puis, malgré la reconnaissance, le silence. Celui de l’auteur, puis celui du peintre. Une tentative de roman qui partira au feu sous la pression de l’exigence littéraire de l’auteur. Un hommage public et discret en 1992, puis la réédition, accompagnée d’une réécriture en 2003 avec la présente édition, quelques mois avant sa disparition. Une édition / ré-édition portée par Rodney Saint-Eloi, le maître d’œuvre des éditions Mémoire d’encrier (installées en terre franco-canadienne) qui inclut aussi des gravures du peintre.

De terre de honte et de pardon, David Léon

Ecrit par Marie du Crest , le Mercredi, 14 Février 2018. , dans Poésie, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Théâtre, Espaces 34

De terre de honte et de pardon, 2018, 50 pages, 13 € . Ecrivain(s): David Léon Edition: Espaces 34

 

« La dédicace »

Il y a des textes dont le centre de gravité (on pourrait considérer ce mot dans son sens physique et moral : ce qui a du poids) se situe dans ce que beaucoup pourraient prendre pour un simple détail ; la dédicace, le don absolu du livre à celui qui sera lecteur d’exception et souvent lecteur dans l’absence ou la mort. Le dernier opus de David Léon, édité chez espaces 34, appartient à cette catégorie-là. En effet, tout est scellé dans le « à ma mère » qui précède l’œuvre et que seul le lecteur de théâtre peut saisir ; le spectateur ne possèdera pas cette clef du sens à venir. Je ne l’avais pas approché, quant à moi, lorsque je découvris pour la première fois De terre de honte et de pardon, en lecture musicale au Théâtre Ouvert à Paris, le 27 novembre dernier. La figure maternelle surgira dès la scène capitale, fondatrice (p.11) en victime des coups du père dans la maison, une nuit. Scène surprise, ravie et racontée par l’enfant, par David. Elle apparaît donc à la fois en personnage et en incarnation possible de la « mère dédicace ». Elle devient « mère » sans que sa désignation ne soit précédée d’une détermination affective et possessive mais grandie par cette expression un peu surannée.

Jésus-Christ Rastaquouère, Francis Picabia

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mardi, 13 Février 2018. , dans Poésie, Les Livres, Critiques, Essais, La Une Livres, Allia

Jésus-Christ Rastaquouère, février 2018, 64 pages, 6,20 € . Ecrivain(s): Francis Picabia Edition: Allia

 

Les élucubrations de Francis

L’excentricité dadaïste bat son plein lorsque Francis Picabia (1879-1953) torche ces quelques chutes de pensée dont la tapisserie finale forme un précis de décomposition accélérée. L’usine à gaz hilarant tourne à plein régime lorsque Picabia, un de ses ouvriers les plus ardents, publie en 1920 aux éditions Au sans pareil cet opuscule crépusculaire augurant une aube nouvelle. Ce chant écorché et crachotant, alliant le soufre et l’adonie, prose et poésie, prend racine sur les décombres amers et gris de la première guerre mondiale, objectivement la plus terreuse.

Picabia y dézingue le pouvoir et la vanité, le creux prestige et la fourbe probité : « Un cochon de lait m’est plus sympathique qu’un membre de l’Institut, et l’amertume me vient à l’estomac en contemplant dindons, paons et oies qui composent le dessus du panier-société ».

Du cloître à la place publique, présenté par Jacques Darras

Ecrit par Patryck Froissart , le Vendredi, 09 Février 2018. , dans Poésie, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Gallimard

Du cloître à la place publique, septembre 2017, 530 pages, 10 € . Ecrivain(s): Jacques Darras Edition: Gallimard

 

Cet opus est entièrement consacré, comme l’indique son sous-titre, aux œuvres en langue d’oïl (picard) des Poètes médiévaux du nord de la France aux XIIe et XIIIe siècles, dont Jacques Darras présente ici sa propre traduction en français moderne.

Excellente initiative dont l’auteur de la compilation/traduction lui-même s’étonne qu’elle n’ait pas paru nécessaire jusqu’ici.

Pourquoi personne n’avait-il encore rassemblé les textes médiévaux en langue d’oïl les plus remarquables, dans un seul et même ouvrage ? Pourquoi nulle anthologie n’avait-elle conduit le lecteur d’aujourd’hui jusqu’à eux, par le biais d’une traduction sensible à la langue ancienne ?

Le corpus regroupe les compositions de poètes se répartissant géographiquement dans cette grande région définie administrativement en 2015 qui réunit le Nord et la Picardie, avec pour centre de rayonnement culturel, durant les siècles concernés, la ville d’Arras.