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Poésie

Tu la baises, Anne Perrin (par Jean-Paul Gavard-Perret)

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret , le Mercredi, 08 Juillet 2020. , dans Poésie, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Z4 éditions

Tu la baises, 2019, 148 pages, 14 € . Ecrivain(s): Anne Perrin Edition: Z4 éditions

 

Anne Perrin et le vertige de l’amour

Se retrouve ici la problématique chère à Beckett : le livre aux frontières de toute constitution digne de ce nom. Du cadavre de la vie de L’Innommable, quelque chose bouge encore en un lieu à la fois d’avant et d’après-monde. A ce titre, si toute œuvre est une machine à remonter le temps, dans ce livre elle ne peut fonctionner qu’en détraquant ce qui existait avant elle.

Existe ainsi un vertige littéraire. La fiction laisse apparaître une expérience décisive de la perte poussée à bout en une sempiternelle pénombre, là où Anne Perrin tente de fuir la narration classique à travers des fragments d’histoires et d’images sourdes, afin que surgisse un corpus « sonore » au besoin en manque d’hygiène bien-pensante. Là où prise de court, la narratrice croit attraper l’amour bien qu’elle sache confusément que c’est là une farce suprême.

Les Rêveries du promeneur solitaire, Cartes à jouer, Jean-Jacques Rousseau (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Mardi, 07 Juillet 2020. , dans Poésie, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Classiques Garnier

Les Rêveries du promeneur solitaire, Cartes à jouer, édition d’Alain Grosrichard et François Jacob, 1156 pages, 32 € . Ecrivain(s): Jean-Jacques Rousseau Edition: Classiques Garnier

 

Même si les Rêveries ne font point partie de ces œuvres qu’on estime devoir relire tous les ans, ceux – encore nombreux, on l’espère – qui les ont lues conservent le souvenir d’un petit volume. Aussi n’est-ce pas sans surprise qu’on se retrouve en possession d’un livre dépassant le millier de pages, épais de cinq centimètres. Ce n’est certes pas une édition grâce à laquelle on prendra contact pour la première fois avec le texte de Rousseau. Bien que cet ouvrage ait été imprimé au format des éditions dites « de poche », nous sommes en présence d’un monument d’érudition haut de gamme. Qualifier une édition savante de « définitive » a un arrière-goût prétentieux de publicité mal faite ; mais peut-être est-ce ici le cas. Une telle entreprise exige évidemment une introduction : celle-ci, longue de 90 pages, a été ficelée de façon bizarre, en forme de dialogue imaginaire. On doit y regretter la présence d’anglicismes à la mode (ne sait-on plus écrire sans eux ?).

Poèmes, Edith Södergran (par Luc-André Sagne)

Ecrit par André Sagne , le Lundi, 06 Juillet 2020. , dans Poésie, Les Livres, Les Chroniques, La Une CED

Poèmes, Edith Södergran, éditions Rafael de Surtis, trad. suédois (Finlande) Régis Boyer, 200 pages, 22 €

 

« Nous devons aimer les longues heures de maladie de la vie

et les années contraintes du désir

comme les brefs instants où fleurit le désert »,

Edith Södergran

 

Voici une publication de première importance. D’abord parce que l’auteur, la poète finlandaise d’expression suédoise, Edith Södergran, qui tient une place centrale dans la poésie moderne des pays scandinaves, reste méconnue en France. Ensuite parce que, grâce au travail des éditions Rafael de Surtis, le volume reprend l’ensemble de son œuvre, cinq recueils et deux suites d’aphorismes. Enfin parce que la poésie qui s’y exprime frappe par son originalité, sa puissance d’évocation et, pourrait-on dire, sa grandeur tragique.

Tout peut commencer à trembler, Lucien Noullez (par Philippe Leuckx)

Ecrit par Philippe Leuckx , le Vendredi, 19 Juin 2020. , dans Poésie, Les Livres, Critiques, La Une Livres

Tout peut commencer à trembler, Lucien Noullez, éd. Corlevour, avril 2020, 96 pages, 10 €

 

Du tremblement (de la langue, du cœur) naît la poésie, et chez Noullez, elle prend la forme nécessaire de petits conditionnements : blocs et gouttes de sens, manières de fables parfois cocasses, souvent graves, toujours légères, puisque la primauté, donnée aux images et aux étranges rapprochements, sans omettre la musique qui fournit à son auteur des « tremblettes ».

Les thèmes, et Dieu n’est jamais loin : Dieu au « confessionnal » qui tance doucement l’audacieux Lucien ; Dieu qui « est passé dans (son) sommeil », et même le « Dieu » « qui a commencé le monde » : manière d’apologue, puisqu’il faut « commencer à trembler » ou « à écrire » : ce qui relève du même.

Rien n’est donné, rien n’est stable, rien n’est définitif, et cependant, la langue s’invente « beaucoup de chemises dans le ciel », se « donne le temps de comprendre », et parfois elle croise le filial et le poétique :

Comment je suis devenue un arbre, Sumana Roy (par Patrick Devaux)

Ecrit par Patrick Devaux , le Jeudi, 18 Juin 2020. , dans Poésie, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Asie, Gallimard

Comment je suis devenue un arbre, Sumana Roy, Gallimard, Hoëbeke, Coll. Etonnants Voyageurs, février 2020, trad. anglais (Inde) Alexandra Maillard, 288 pages, 22 €

 

Il y a une certaine conviction personnelle à vouloir devenir autre chose que notre propre destinée, ce que tente de démontrer, avec brio et intelligence, le livre de Sumana Roy :

« Je dois le redire : parmi tous mes désirs de devenir un arbre, le plus impérieux était celui d’échapper au bruit. Deux choses le motivaient – l’une, le vacarme des humains, la seconde, le vocabulaire du silence de la vie active des arbres. Cette opposition était terrible – le ton plaintif qui accompagnait la vie laborieuse des hommes contrastait avec l’ardeur au travail quasi dénuée de bruit des arbres. Je voulais passer de l’autre côté ».

Le cheminement est très personnel et nourri de références intellectuelles, religieuses, biologiques, l’arbre prenant sa dimension originelle dans la conception quasi universelle de voir les choses sans pour autant envahir.

L’auteur ramène l’arbre jusque dans son vocabulaire personnel rendant ce dernier universel et fondateur, comparant par la même occasion des conceptions différentes de l’idée même de l’arbre dans la conceptualité de la société :