Identification

Récits

Les Méduses ont-elles sommeil ?, Louisiane C. Dor

Ecrit par Pierre Perrin , le Lundi, 04 Juillet 2016. , dans Récits, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Gallimard

Les Méduses ont-elles sommeil ?, mai 2016, 88 pages, 10 € . Ecrivain(s): Louisiane C. Dor Edition: Gallimard

 

Ce récit de « huit mois de vie branlante, qui ont paru des siècles » à l’auteur de ce désastre, se lit en une heure. Impossible d’en perdre un mot. Le lecteur est soulevé, conquis et révulsé à la fois par le résultat dont il redoute les effets. Hélène est le prénom de l’héroïne, qui préfère la cocaïne. À dix-huit ans, elle monte à Paris, « le rêve de tous ceux qui n’y habitent pas », pour la grandeur, être adorée, adulée, convoitée. Elle devient entre les mains plus que les bras d’une Laurine de trente-deux ans, qui l’entraîne dans « une bassine à lesbiennes », une méduse à « prendre des bains de poudre nocturnes ». L’intérêt du récit est de donner à vivre de l’intérieur, presque de la caboche de l’héroïne, dont les neurones sont parfois déconnectés, tant la transe est intense, cette descente aux enfers, avec un naturel absolu. Qui ne connaît rien à ce phénomène, le livre refermé, semble pouvoir dire : voilà ce que j’ai pu traverser. Autrement dit, le partage est total, la réussite incontestable.

Une petite lettre à votre mère, Geneviève Huttin

Ecrit par France Burghelle Rey , le Samedi, 25 Juin 2016. , dans Récits, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Poésie

Une petite lettre à votre mère, Le préau des collines, 2014, 80 pages, 13 € . Ecrivain(s): Geneviève Huttin

Pour réfléchir à son destin la petite Geneviève devenue grande choisit d’écrire avec simplicité et sobriété, « Un nom/Un verbe/un complément ». Elle procède souvent par associations d’idées et travaille instinctivement, dans la légèreté du rythme, sur les sons – « Vienne », « lettres », « voix » – pour évoquer les sensations d’autrefois « Les grands prés inondés où les vaches appelaient : et vous les entendiez », « les petites communiantes en robes de mariées », traversant ainsi les époques, les pays, les religions et les régions.

Dès le début du livre, une quête s’opère à l’aide de questionnements qui concernent la mère, sa personnalité mais aussi la relation de l’enfant avec elle. Elle qui est la référence a une identité mal établie et mystérieuse. Corse ou auvergnate ou même « La japonaise », il s’agit de la définir. La question est d’autant plus importante que les parents sont bien les fondateurs à partir desquels on peut construire sa vie. Au point qu’une sanction grave passe par la mère : « Geneviève, ta voix n’est pas assez forte » et que se fait un transfert du père, tel un mythe, dans la personne mythique de Max Von Sydow. C’est avec une très belle page sur le cimetière, lieu symbolique de l’inquiétude, qu’est mise en scène « la désespérance » au moyen d’objets chargés de sens comme « le petit angelot de plâtre » et « les brocs alignés ».

L’Intégrale Illustrée, Edgar Allan Poe

Ecrit par Didier Smal , le Mercredi, 22 Juin 2016. , dans Récits, Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Nouvelles, Arts

L’Intégrale Illustrée, Archipoche coll. Bibliothèque des Classiques, trad. anglais (USA) Charles Baudelaire, Stéphane Mallarmé et al., décembre 2015, 850 pages, 32 € . Ecrivain(s): Edgar Allan Poe

 

Il existe, chez le lecteur vaguement bibliophile, une certaine perversion, qui l’enjoint à profiter d’une nouvelle édition pour replonger dans une œuvre dont au moins une édition précédente orne déjà sa bibliothèque. Va donc pour cette Intégrale Illustrée des œuvres d’Edgar Allan Poe (1809-1849), beau volume d’une taille agréable à manier (dix-huit centimètres sur vingt-cinq), imprimé en deux colonnes facilitant la lisibilité, sur papier-bible, et à la couverture attrayante (une Vanité de 1641 signée Sébastien Stroskpoff), le tout orné d’une trentaine d’illustrations de Harry Clarke (pour les contes et nouvelles), Arthur McCormick (pour les Aventures d’Arthur Gordon Pym) et Gustave Doré. L’objet en soi est attrayant, c’est toujours ça de gagné, et on regrettera seulement qu’il a été imprimé en Chine. Autre regret : l’absence de tout appareil critique, excepté une mince « Préface » et des « Repères biographiques » (illustrés d’une gravure de Félix Vallotton représentant Poe) ; c’est regrettable parce que cela signifie que les expressions grecques ou latines dont Poe se sert à l’occasion, par exemple, ne sont pas traduites, mais la lecture globale n’en est pas rendue impossible. De toute façon, si c’est un appareil critique que l’on désire, on peut se référer à diverses éditions de poche, voire au volume Œuvres en Prose de la Pléiade. Mais dans les deux cas, le présent volume présente des avantages inédits.

Banzo, Mémoires De La Favela, Conceição Evaristo

Ecrit par Benjamin Dias Pereira , le Mardi, 21 Juin 2016. , dans Récits, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Amérique Latine

Banzo, Mémoires De La Favela, Éd. Anacaona, mars 2016, trad. portugais (Brésil) Paula Anacaona, ill. Lúcia Hiratsuka, 224 pages, 17 € . Ecrivain(s): Conceição Evaristo

De la langue portugaise, saudade est le mot le plus difficile à traduire. Il désigne un état nostalgique, une mélancolie, un sentiment de tristesse associé à un manque profond… Le terme de banzo, propre aux esclaves du Brésil nés en Afrique, probablement issu de la langue kongo, peut également revêtir cet aspect. Il évoque, lui, une forme de nostalgie parfois mortelle, un manque du pays, un déracinement profond. Des aspects qu’il nous est essentiel de comprendre – ou du moins se doit-on d’essayer – avant d’entreprendre la lecture de Banzo, Mémoires De La Favela.

Récit aux échos autobiographiques, Banzo, Mémoires De La Favela nous emporte sur le chemin de ces sentiments redoutables que Tite-Maria, malgré son jeune âge, s’efforcera de maîtriser et de canaliser après s’être immergée puis noyée avidement dedans. Néanmoins cette collectionneuse d’histoires – celles de la favela et des personnes qui la composent – n’est pas dénuée de pouvoir : elle sait lire et écrire.

« Un jour, elle raconterait, libérerait, ferait résonner les voix, les murmures, les silences, les cris étouffés de chacun et de tous. Tite-Maria écrirait un jour la parole de son peuple ».

Et ton absence se fera chair, Siham Bouhlal

Ecrit par Marc Ossorguine , le Lundi, 20 Juin 2016. , dans Récits, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Poésie

Et ton absence se fera chair, Yovana Editions, août 2015, 220 pages, 17,95 € . Ecrivain(s): Siham Bouhlal

J’ai sombré dans ce vestibule étroit, ténébreux. Silhouette fine, élancée, au dos droit, lourd, je ne laissais plus que la mélodie aigüe de mes talons, résonance nette et uniforme. J’étais aux prises avec ce couloir d’une longueur infinie, obstinée.

Avec ce premier titre les éditions Yovana − qui se lance dans un ambitieux projet éditorial mené loin, bien loin de la capitale, depuis Bagnols-sur-Cèze, en pays gardois – nous offre un récit étonnant, à la fois témoignage, déclaration d’amour autant que politique et long poème.

Siham Bouhlal, qui a déjà publié quelques essais et recueils de poésie, fut la dernière compagne du militant des droits de l’homme marocain Driss Benzekri, disparu en 2007 des suites d’un cancer. Elle sublime dans ce récit la disparition de l’aimé, célébrant leur amour fou, un amour corps et âme qui refuse toute concession au quotidien ou à l’histoire, les transportant l’un et l’autre bien au-delà d’eux-mêmes. Spécialiste de la poésie arabe médiévale, Siham Bouhlal sait trouver et dire, chanter, le lyrisme de cet attachement qui sait combattre toutes les forces de morts qui œuvrent souterrainement, qu’ils s’agisse de maladie ou de politique. Un lyrisme qui sait mettre des mots et des images sur toutes les réalités de la vie (et donc de la mort), sans fausse pudeur. Ou plutôt en dépassant toute idée même de pudeur, vraie ou fausse.