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L’Artiste en petites choses, Patrick Reumaux (par Delphine Crahay)

Ecrit par Delphine Crahay 28.04.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Biographie, Récits

L’Artiste en petites choses, Patrick Reumaux, Klincksieck éditions, coll. De Natura Rerum, janvier 2020, 248 pages, 21 €

L’Artiste en petites choses, Patrick Reumaux (par Delphine Crahay)

 

L’Artiste en petites choses est un recueil de souvenirs. Il y est question de l’enfance, des demeures de l’auteur, des amitiés, des figures familiales, d’animaux, de plantes, de mycologie, de littérature…

Ces miscellanées de la mémoire prennent la forme de fragments racontant une scène ou une anecdote, déployant une rêverie ou une pensée. Leur succession obéit à un ordre qui nous échappe et ne doit rien à la chronologie : les temporalités se confondent en « un temps qui n’est ni le temps ni la durée, mais quelque chose comme une figure courrière de l’éternité ». C’est qu’elle n’importe guère, la chronologie, pas plus que la vérité ou la réalité des faits. Non que l’auteur ne soit pas précis, pas exact : il l’est, rigoureusement. Il ne raconte pas non plus le moindre mensonge. Parfois, peut-être, il conte des songes, lorsqu’il ranime certains souvenirs, certaines visions, qui sont nimbés d’onirisme et enluminés d’une aura fantasmagorique. Mais rien n’est plus réel, plus vrai, plus fidèle, que ces songes, dès lors que ce qui compte, ce sont les impressions, empreintes et gravures de l’âme, et le sens toujours provisoire et parcellaire qui leur est donné. Dès lors, aussi, que l’on admet les fluctuances et les errances de la mémoire, son étroite connivence avec l’imagination – aujourd’hui attestées.

Ces souvenances sont peuplées, habitées, hantées parfois ; c’est ce qui les rend vivantes, ce qui nous happe et nous retient dans leur univers. On y rencontre des êtres humains, bénévoles et malévoles ; une faune qui, parfois, parle, et une flore bruissant de voix ; des êtres mythiques ; le désir et la Camarde, la perte et le chagrin ; les curieuses figures de Noël Tuot ; des écrivains et des scientifiques mais aussi des papillons et des champignons, objets de la passion et de la science de l’auteur et de plusieurs amis dont il fait mention. Parfois, Patrick Reumaux associe, à la mode des bestiaires et volucraires médiévaux, descriptions zoologiques et poétiques à la fois – c’est-à-dire précises et mâtinées de subtiles touches de vaguesse : « couleurs irréelles », « un bleu non répertorié dans le répertoire des bleus » – et considérations morales et philosophiques : « Papillons et perversité – demandez-vous pourquoi – sont inséparables » ; « la peur panique que les mycologues éprouvent devant le Multiple ». On déduit au passage que ces derniers sont une drôle de race, sujette aux excentricités et aux bizarreries – peut-être est-ce là un effet de leur fascination pour des organismes proprement fabuleux.

On pourrait qualifier cet ensemble de fatras. Le lecteur épris d’ordre, d’explications, d’univocité, de réalisme, se sentira peut-être désorienté, perdu, confus. Il sera peut-être agacé par le foisonnement, les digressions, la banalité apparente de certains propos. Il est vrai que l’auteur fatrasse et digresse, et que l’on s’y perd un peu, dans ce labyrinthe semé de cailloux qui ne sont pas les nôtres. Çà et là notre attention s’est escampée ; notre intérêt, estompé : c’est le lot des bribes et des bouts, que de paraître tantôt passionnants, tantôt insignifiants.

Il n’empêche : les trouvailles sont nombreuses, dans ce lacis d’avant-remembrement, et nous aimons les fatrasseurs de cette espèce, parce qu’ils savent, sans jamais bêtifier ni niaiser comme certains, rendre les petites choses à leur importance aussi indiscernable qu’irréfutable : elles sont l’étoffe de nos jours, la trame de nos vies. Ainsi, cette théorie de brimborions est non seulement une leçon de choses, mais aussi et surtout d’attention aux choses et d’étonnement. Elle illustre la vertu de cette « science subtile de l’égarement » à laquelle s’était voué André Dhôtel : « illuminer […] les plus humbles choses » – Dhôtel dont Reumaux a été l’élève puis l’ami, et dont la présence tutélaire semble veiller sur chaque page. Mais peut-être est-ce là une illusion de notre dilection.

Il faut dire aussi que Patrick Reumaux possède, entre autres talents, l’art de l’évocation, de l’invocation qui rend à la présence ; le sens du détail, saisissant, curieux ou d’apparence anodine ; une finesse relevée d’ironie dans l’examen des caractères, des tempéraments et de tout ce qui se fomente et fermente dans le secret des cœurs et des murs.

Il en résulte que L’Artiste en petites choses, heureuse et féconde association des sciences et de la littérature, est un ouvrage aussi riche d’agréments que d’intérêt. Il rappelle la nécessité d’interroger les apparences, l’inanité du fantasme de classification naturelle – en matière de champignons mais aussi, semble-t-il, en toutes choses –, et que « la vie n’est pas ce que l’on a vécu, mais ce dont on se souvient » (García Márquez).

 

Delphine Crahay

 

Patrick Reumaux, né en 1942, est un écrivain français. Il est romancier, poète, essayiste, traducteur mais aussi mycologue émérite. Il a notamment traduit John Cowper Powys, Mervyn Peake, Dylan Thomas, Emily Dickinson, etc.

 

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A propos du rédacteur

Delphine Crahay

 

Lectrice fervente et vorace. Etudiante en lettres – on l’est ad vitam –, enseignante dans un passé révolu, brièvement libraire, bientôt stagiaire dans une maison d’édition. Tient un blog nommé Analectes et brimborions, où l’on trouve des chroniques littéraires et linguistiques, des billets d’humeur, des textes aimés, quelques gribouillages.