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Le Dibbouk et autres textes, Jérôme Sas

Ecrit par Martine L. Petauton , le Jeudi, 22 Décembre 2011. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Essais, Contes

Le Dibbouk et autres textes, Ed. Société des écrivains, 13 € . Ecrivain(s): Jérôme Sas

Rien que le titre et le grimaçant bestiaire médiéval de Notre-Dame, de la couverture, vous poussent vers ce panier de très belles écritures, où l’on butinera mini nouvelles, pages simples, poèmes, allant parfois, comme la cerise tombée au fond du panier du marché, jusqu’à n’être qu’un seul vers, mais avec quelle majesté, quand tout est dit, et du malheur de vivre et du poids insupportable du passé, dans ce qui ferme le livre : « j’ai perdu le sommeil mais cela ne me dérange pas trop »…

Les deux préfaces sont incontournables, puisque l’auteur, encore jeune, a choisi de quitter la vie, et que le regard de ces deux amis-connaisseurs est le passage nécessaire pour entrer dans le livre. Ainsi, nous sont donnés les matériaux de la trace, de la Pologne d’antan aux grands camps de la mort, jusqu’en une France qui lui va mal – vêtement mal taillé, semble-t-il. Dès la préface, aussi, tombe – orage en plein été – une terrible maladie mentale, écartelée – ou, écartelante – entre abîme et  hauts sommets, qui hante la vie de Sas, et façonne son écriture même.

Dans la mythologie juive d’Europe de l’Est, le dibbouk est bien plus qu’un « simple » démon ; il habite un corps, mais peut, à l’occasion, s’habiller de l’âme d’une personne décédée (ou d’un groupe) et rend fou la personne investie. Un roman récent d’Elie Wiesel Un désir fou de danser, et les premières images du film des frères Cohen A serious man mettaient – souvenons-nous – le dibbouk à l’honneur.

Invisible, Paul Auster

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi , le Jeudi, 22 Décembre 2011. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, USA, Roman, Actes Sud

Invisible, mars 2010, 294 p. 22,50 € . Ecrivain(s): Paul Auster Edition: Actes Sud

« Arrive-t-il souvent qu’on entre dans un bar, qu’on y tombe sur un homme qu’on n’a rencontré qu’une seule fois et qu’on en ressorte avec une chance de lancer un magazine – spécialement quand le on en question est un rien du tout de vingt ans qui a encore à faire ses preuves sur tous les fronts ? »

Le roman est posé. Et les fils tendus. Une sorte de roman d’initiation, qui fait jouer le hasard, comme toujours chez Paul Auster, mais avec l’idée d’épreuve, au sens de défi et au sens d’inachevé : Invisible se lit en myope, obligé que l’on est de suivre idée après idée la progression du récit, sans pouvoir ni prendre distance ni se projeter une phrase plus loin. L’écriture colle à l’histoire dans une densité qui ne laisse aucune place à l’imagination créatrice du lecteur, phagocytée, et pour son plus grand plaisir, par l’auteur – d’anticiper ni même de comprendre exactement s’il se trouve dans un vrai roman ou dans un jeu d’écriture vertigineux. Les deux sans doute.

Un écrivain inconnu demande à un autre écrivain, connu, ami de jeunesse, perdu de vue, de lire et de faire publier le récit de sa vie. Il s’avoue très malade, et ses jours sont comptés. C’est son histoire qu’on lit dans un premier temps, puis l’histoire de cette histoire aujourd’hui. Ce sont les personnages que nous suivons alors, et pour quelques-uns aujourd’hui encore. Mais le départ en est le manuscrit « original », retranscrit scrupuleusement, sans filet, où le crime est omniprésent : subi ou souhaité, meurtre, inceste ; le cocktail est délirant.

Tu ne mourras plus demain, Anouar Benmalek

Ecrit par Mohammed Yefsah , le Mercredi, 21 Décembre 2011. , dans La Une Livres, Les Livres, Maghreb, Récits, Fayard

Tu ne mourras plus demain, Octobre 2011.17,00 € . Ecrivain(s): Anouar Benmalek Edition: Fayard

Tu ne mourras plus demain est le dernier livre de Anouar Benmalek, écrit après la mort de sa mère, dans lequel il lui rend hommage en tentant de remonter sa généalogie aux innombrables croisements. Le romancier, docteur en mathématiques et poète, a voulu cette fois-ci résoudre l'équation de ses propres origines, lui qui s'est souvent intéressé aux racines des autres, notamment dans ses romans, O Maria, Les amants désunis et L'enfant du peuple ancien.

Issue de l'union d'une suisse et d'un marocain, une rencontre qui « n'avait donc pas dû être évidente à l'époque ségrégationniste du protectorat » (p.26), la mère s'installe ensuite en Algérie, le pays de son époux, après l'indépendance. Par ce récit émouvant, Benmalek a voulu trouver entre les blancs de la mémoire la voix de sa mère, une voix qui avait essayé de vaincre le silence, de donner de l'amour à ses enfants, le goût des livres et de la lecture à son fils futur écrivain, mais qui se taisait devant l'exil et la tourmente de l'Histoire. La maman de l'écrivain a vécu avec l'angoisse d'être refoulée de son pays d’accueil à cause du conflit des frontières entre le Maroc et l'Algérie. Aux silences des siens, à l'intolérance des autres, au mutisme d'un père décédé  emportant avec lui les mots de tendresse qu'il ne savait que chuchoter quand ses enfants s'endormaient, Benmalek questionne le passé.

Le plus bel âge, Joanna Smith Rakoff

, le Mardi, 20 Décembre 2011. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, USA, Roman, Presses de la Cité

Le plus bel âge, traduit par Catherine Barret, août 2010, 620 p. 23 € . Ecrivain(s): Joanna Smith Rakoff Edition: Presses de la Cité

Qu’est-ce qui fait qu’un livre devient un coup de cœur ? Ce doit être un concours de circonstances personnelles, une alchimie…

A New-York, quatre filles et deux garçons, amis d’université, débutent dans la vie « active ». Tous rêvent et espèrent, mais le sort ne pourra les contenter tous, et la réalité se révèle bien différente. Les destins se croisent, les êtres se rapprochent et s’éloignent, les couples se font et se défont, les univers professionnels s’ouvrent ou se ferment.

Cette « chronique d’une génération perdue » porte surtout en elle la quête d’une place dans la société qui ne peut accorder autant d’attention à chacun.

Avec une profondeur que l’on retrouve presque exclusivement chez les auteurs étrangers, et en plus des 600 pages très denses, Joanna Smith Rakoff dresse un portrait sensible et exhaustif de ses six protagonistes.

Leurs ambitions, leurs concessions, le temps qui passe, la vie qui distend les liens et rend les échanges les plus personnels simplement conventionnels… Tout cela est dépeint à merveille.

L'enfant, le renne et le loup, Sabine du Faÿ et Nicolas Duffaut

Ecrit par Laetitia Steinbach , le Mardi, 20 Décembre 2011. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Seuil, Jeunesse, Seuil Jeunesse

L’enfant, le renne et le loup ; Seuil jeunesse ; 32 p. 13.50€ . Ecrivain(s): Sabine du Faÿ, Nicolas Duffaut Edition: Seuil Jeunesse

Clair de Lune, un petit garçon Tsaatane, vit dans son tipi au nord de la Mongolie, entouré de son père, de sa mère enceinte et de leur troupeau de rennes. Un jour, comme le veut la tradition de ce peuple, Clair de Lune est suffisamment grand pour élire un jeune compagnon au sein de la harde. Un faon blanc s’approche, ils se frottent le nez, ils se choisissent. Ce sera sa monture, son ami, son auxiliaire, au cœur de ce récit initiatique.

Une nuit, un loup s’approche. Le père «se lève d’un bond, enfile son lourd manteau de fourrure,  prend son fusil et sort dans la nuit noire. » Pour ne plus rentrer.

Petit chaperon rouge au milieu des bois de la taïga et du blizzard acéré du nord, Clair de Lune et son renne partent à la recherche du père. Si l’écriture de Sabine du Faÿ reste dans une veine très sobre et se cantonne à la réécriture plutôt classique du motif de l’enfant qui par ses qualités morales sauve un membre un membre adulte de la communauté, on appréciera les illustrations de Nicolas Duffaut. Ses acryliques rendent admirablement la démesure et l’hostilité glacée de ces paysages quasi sibériens. D’immenses conifères gris ployant sous le vent et la neige, le ciel uniformément vide et blanc, et, petite silhouette fragile juchée sur son renne, Clair de Lune qui s’avance bravement en quête de son père.