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La Une Livres

Ouatann, Azza Filali

Ecrit par Theo Ananissoh , le Vendredi, 15 Juin 2012. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, Maghreb

Ouatann, Azza Filali, Editions Elyzad (Tunis), mai 2012, 391 pages, 19,90 € . Ecrivain(s): Azza Filali

 

Dans son chef-d’œuvre Une maison pour Monsieur Biswas, V. S. Naipaul décrit un personnage obstinément désireux d’avoir sa propre maison où il sera libre et indépendant des autres. Idée et envie extraordinaires au regard de ses conditions de vie misérables dans une petite île des Caraïbes. Mr Biswas s’effondrera littéralement en accomplissant cet effort exceptionnel. La maison dans le roman est aussi une métaphore ; celle du pays ; du pays à créer sur une terre issue de l’esclavage. Dans Ouatann, le roman de la Tunisienne Azza Filali, c’est également d’une maison qu’il s’agit ; au sens propre et au sens figuré. Une maison construite à l’époque coloniale par un Français, monsieur Jacques, dont la tombe occupe un petit coin du jardin luxuriant. Tout tourne autour de cette construction située sur la pointe d’une corniche, un endroit a priori idyllique, face à la méditerranée dont on ne décrit plus la beauté. Cette maison, grande, belle, confortable, est pleine de trappes et de remises, ce qui n’est pas préjudiciable en soi, tout dépendant de l’usage qu’on en fait. Rachetée par Si Mokhtar, vieux commerçant de Tunis, elle n’est ni à l’abandon ni tout à fait habitée. Si Mokhtar pensait à son fils en l’achetant ; mais celui-ci a émigré au Canada où il s’est marié et s’est installé définitivement – ne revenant au pays qu’en coup de vent, pour une ou deux semaines tout au plus.

Le Maître ou le tournoi de Go, Yasunari Kawabata

Ecrit par Victoire NGuyen , le Jeudi, 14 Juin 2012. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, Le Livre de Poche, Japon

Le Maître ou le tournoi de go, 157 p. 4,6 € . Ecrivain(s): Yasunari Kawabata Edition: Le Livre de Poche

 

Un Monde qui s’effondre.

Ce roman est celui de la stratégie car son intrigue repose sur la transposition d’un événement réel en littérature par Kawabata. Il relate ici à travers le récit d’un journaliste Uragami (qui n’est autre que l’auteur lui-même) qui vient assister au tournoi d’adieu du Maître de Go, Shusai. Le tournoi dont il est question et évoqué ici par Kawabata s’est déroulé en 1938. L’intrigue suit le début de l’ouverture du tournoi et la mort du Maître, un an après. La personnalité du Maître reflète l’autocratisme féodal et son caractère autoritaire et dédaigneux le prouve. On sent au fil des pages que l’auteur est pris de nostalgie lorsqu’il évoque le visage, la personne du Maître, digne, droit, aristocratique pratiquant le sushido jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la mort dans un monde où ces valeurs suscitent agacement et mépris. Il ne faut pas oublier que nous sommes à un tournant de l’Histoire. Le Japon avant la défaite de 1945 est à son apogée en terme de conquête militaire et en terme d’absolutisme monarchique incarné par Hiro-Hito.

Aller simple, Erri de Luca

Ecrit par Cathy Garcia , le Jeudi, 14 Juin 2012. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Poésie, Gallimard, Italie

Aller simple, 2012, édition bilingue, trad. de l’italien par Danièle Valin, 16,50 € . Ecrivain(s): Erri de Luca Edition: Gallimard

« Aller Simple, des lignes qui vont trop souvent à la ligne », marquées par le point final, le point fatal quelque part entre les deux rives méditerranéennes, cette grande bleue qui sépare le Sud, sa misère, ses tragédies, d’un Nord porteur de rêve, d’opulence et de liberté. C’est sur cet entre-deux que se déroule ce long et poignant poème d’Erri de Luca. Plus qu’un poème, c’est une ode mais aussi hélas un chant funèbre, découpé en voix et en chœur.

Ce chant prend source là-bas de l’autre côté, de là où les hommes, les femmes, les enfants, partent, quittent, prennent exil comme un oiseau prendrait envol, mais avec la mémoire des fers aux pieds. Ils viennent des « hauts plateaux incendiés par les guerres et non par le soleil », avec en tête une terre espoir, une terre accueil, une terre de paix. Italie, un mot « ouvert, plein d’air »

 

Finie l’Afrique semelle des fourmis,

par elles les caravanes apprennent à piétiner.

Sous un fouet de poussière en colonne

Les affligés, Chris Womersley

Ecrit par Yann Suty , le Mercredi, 13 Juin 2012. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, Albin Michel, Océanie

Les affligés (The Wilding), trad. de l’anglais (Australie) par Valérie Malfoy, 328 p. 20 € . Ecrivain(s): Chris Womersley Edition: Albin Michel

Difficile de dire à quel genre appartient Les Affligés. L’auteur semble d’ailleurs se faire un malin plaisir à nous embarquer dans une direction pour mieux nous tromper par la suite. Drame de l’après première guerre mondiale ? Histoire de vengeance ? Roman gothique ? Western sauce australienne ? Un peu de tout cela à la fois.

Le roman s’ouvre par une tragédie. En 1909, la jeune Sarah Walker est violée, et assassinée. Son père et son oncle retrouvent son frère aîné, Quinn, seize ans, sur les lieux, un couteau à la main. Tout semble le désigner comme coupable. Quinn s’enfuit. Une chance pour lui, la région est ravagée par de fortes pluies qui effacent ses traces et il n’est pas retrouvé.

« On supposa que le fugitif de seize ans avait connu une fin conforme à l’idée que l’humanité se faisait de la justice immanente. Des hypothèses populaires à une certaine époque prétendirent qu’il avait été dévoré par les dingos rôdant dans les montagnes du voisinage ; qu’il était tombé dans un puits de mine, qu’il avait été transpercé par le javelot d’un Aborigène ».

En 1916, la mère de Quinn reçoit un télégramme lui faisant part de son décès dans le premier corps expéditionnaire australien envoyé en France.

L'affinité des traces, Gérald Tenenbaum

Ecrit par Martine L. Petauton , le Mardi, 12 Juin 2012. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, Héloïse D'Ormesson

L’affinité des traces, Mars 2012, 231 pages, 18 € . Ecrivain(s): Gérald Tenenbaum Edition: Héloïse D'Ormesson

 

Quelles sont-elles donc, ces traces, données dès le titre de ce beau livre fier ? Traces géographiques et tout autant ethniques, ramifiant le sable du Sahara, mais aussi – autre dimension – celles qui plongent jusqu’à l’autre bout de l’Histoire, dans le noir d’encre des grands camps de Pologne. Elles sont, ces traces, comme ces colliers berbères, formées d’un peu de tout, de perles de couleur et d’éclats martelés, un rien inquiétants, de pièces de métal. Elles disent – murmurent, plutôt, comme le vent du désert – le sable et le Hoggar, la langue des Targui, le bruit, et le silence assourdissant d’un champignon nucléaire, la chèche indigo, la fierté touareg…

Le livre – étrange et magnifique sujet – se laisse lire, bercé par le chaloupé de la Méhari, nous aimantant par une écriture à la fois précise et poétique, infiniment respectueuse de son objet, glissant ça et là un peu de cette langue Tamasheq, dont, hélas, il nous manquera le son rauque et lent qui la porte, et la musique du tambour en peau de chèvre – l’ettabel – symbole de son peuple. « Adafor », le coussin, « Issem n mem », comment t’appelle-t-on ?