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La rentrée littéraire

Espace lointain, Jaroslav Melnik

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 26 Septembre 2017. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, Science-fiction, La Une Livres, Roman, Agullo Editions

Espace lointain, août 2017, 313 pages, 21,20 € . Ecrivain(s): Jaroslav Melnik Edition: Agullo Editions

 

Ce roman est un plaisir comme la SF nous en donnait naguère. Une idée directrice et le déroulement des conséquences qu’elle entraîne, qui va jusqu’au vertige d’un monde insondable. On revient aux fondamentaux de la SF, ceux de Poul Anderson, de Clifford Simak, Brian Aldiss ou Isaac Asimov.

Le monde est aveugle. Tous les habitants du monde. Mais – et c’est ce qui tient tout – ils ne le savent pas car ils ne savent pas qu’on peut voir. Ils naissent tous aveugles depuis la nuit (c’est bien le mot) des temps. L’univers s’est organisé en fonction : chaque individu vit dans son « espace proche », son environnement matériel immédiat et tout y est fait pour qu’il vive, qu’il subvienne à ses besoins. Quand un individu se déplace, il ne le fait pas dans l’espace en général mais dans et avec son espace proche. Personne n’a conscience ou perception de l’espace lointain – l’au-delà de lui-même et de ceux qui entrent dans son espace proche. Et ainsi va le monde. Les aveugles sont « heureux », ils vivent dans un univers sécurisé, rassurant, un univers qui ne les assaille pas de questions sur leur condition. Tout est prévu pour leur confort, balisé par des repères sonores pour leurs déplacements.

L’envers du temps, Wallace Stegner

Ecrit par Yasmina Mahdi , le Lundi, 25 Septembre 2017. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Roman, Gallmeister

L’envers du temps, septembre 2017, trad. américain Éric Chédaille, 368 pages, 23,20 € . Ecrivain(s): Wallace Stegner Edition: Gallmeister

 

Comme l’indique le titre, L’envers du temps (Recapitulation en américain), de Wallace Stegner, ce roman commence par un voyage à rebours, imprévu, vers Salt Lake City. Les premières pages dressent le portrait d’une ville et de son peuplement et tournent comme « les bobines non montées du film embrouillé de sa vie ». Le tâtonnement de la mémoire autour de lieux jadis familiers provoque un télescopage entre les visions idéalisées et les transformations parfois inutilement coûteuses des bâtiments, les changements survenus – sorte d’embaumement artificiel de la ville. Ainsi, les cadavres en bière ont remplacé la « belle bande de puritains bohèmes » et « la jeune Holly au portrait doré ». Une nostalgie un peu caustique fait dire à l’écrivain que les événements les plus fous, comme les plus banals, se résument en fait après-coup par récapitulation. « Embellissement et rénovation du centre » de Salt Lake City remplacent les magasins vieillots et les activités de la jeunesse du protagoniste, à la façon du thanatopracteur McBride qui rend « pimpants les défunts ».

A propos de La Méduse, Chronique d’un naufrage annoncé, Olivier Merle, par Sandrine Ferron-Veillard

Ecrit par Sandrine Ferron-Veillard , le Jeudi, 21 Septembre 2017. , dans La rentrée littéraire, Les Chroniques, La Une CED

La Méduse, Chronique d’un naufrage annoncé, Olivier Merle, éd. de Fallois, septembre 2017, 380 pages, 22 €

 

« Déjà, La Méduse franchissait la rade de l’île d’Aix et s’orientait vers la haute mer. Dans son sillage, les trois autres navires de l’expédition suivaient. La corvette L’Écho, commandée par le capitaine François-Marie Cornette de Vénancourt (…), talonnait La Méduse. Un peu en arrière se trouvait le brick L’Argus dirigé par le lieutenant de vaisseau Léon Henry de Parnajon. Enfin, conduite par le lieutenant de vaisseau Auguste Marie Gicquel des Touches, la flûte La Loire, très mauvaise voilière et déjà à la traîne, tentait lourdement de ne pas se faire distancer. Debout sur le gaillard d’arrière, le capitaine Hugues Duroy de Chaumareys regardait les trois autres navires que La Méduse devançait. « C’est moi le chef de cette escadre, se répétait-il, et son cœur se gonflait de vanité ».

Très tôt, trop tôt, La Méduse se sépare, prend de la distance, se désolidarise. Hisse les voiles pour s’éloigner. Sa figure de proue a toujours eu cette triste figure, une mauvaise tête selon les dires de certains matelots.

Nos Vies, Marie-Hélène Lafon

Ecrit par Pierrette Epsztein , le Mercredi, 20 Septembre 2017. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Buchet-Chastel

Nos Vies, août 2017, 192 pages, 15 € . Ecrivain(s): Marie-Hélène Lafon Edition: Buchet-Chastel

 

Comment une nouvelle donne-t-elle un jour à un écrivain le désir de prolonger l’aventure et d’en faire un roman ? Marie-Hélène Lafon a perçu en elle ce désir quand elle a bouclé l’écriture de la nouvelle, Gordana, parue en 2012. Cela a pris plusieurs années avant que son intuition première aboutisse au roman Nos vies. La charpente était déjà construite, il ne s’agissait plus alors que de consolider les murs et de meubler l’intérieur avec des souvenirs enfouis ou des moments qui feraient saillie. Mais pas que… Il lui fallait trouver un rythme nouveau, un certain déroulé qui pouvait convenir à un récit plus ample. Alors, l’auteur a carrément changé son point de vue et modifié le rôle dévolu aux personnages principaux.

L’action de ce récit se déroule à Paris, dans un quartier qui garde encore un aspect populaire. Le point focal de l’intrigue est le Franprix du coin où l’on se croise, on se frôle, on se côtoie, on se reconnaît sans échanger une seule parole.

On retrouve dans ce roman certains types de personnages propres à l’univers de l’auteur. La plupart sont des êtres de peu.

L’enfant de l’œuf, Amin Zaoui

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 19 Septembre 2017. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Bassin méditerranéen, Roman, Pays arabes, Le Serpent à plumes

L’enfant de l’œuf, septembre 2017, 201 p. 18 € . Ecrivain(s): Amin Zaoui Edition: Le Serpent à plumes

 

Tout en s’amusant – et en nous amusant – Amin Zaoui nous offre un roman des plus importants. Important par sa voix, sa liberté hautement proclamée à chaque page. Ce livre est le contrepied parfait des fantômes sinistres qui hantent le monde arabo-musulman et l’Algérie, chère au cœur de l’écrivain et – modestement – à celui qui écrit cet article. A chaque page, on boit du vin, on parle de sexe en toute liberté, à chaque page Zaoui chante les femmes, leur beauté, leur intelligence, leur droit absolu d’être les partenaires souveraines de leurs congénères masculins. Ce livre est une ode au refus de se soumettre aux diktats des fanatiques, aux fatwas morbides d’une petite minorité de sectaires qui empoisonnent l’islam d’aujourd’hui – et les sociétés qui s’en réclament.

Mais, nous le disions, L’enfant de l’œuf est une œuvre de fiction d’une drôlerie réjouissante. Ses deux narrateurs, Moul et Harys, sont des personnages décalés, des philosophes solitaires, profondément bons et humains. Humains – le mot fait rire ici : Harys est un chien. C’est le chien de Moul. Et quel chien ! Un chien philosophe qui trouve, en la vie de son maître (mais qui est le maître de qui ?) matière à exercer sa sagacité, son humour et sa réprobation. Il trouve son maître bien futile, plus occupé des visites de Lara, sa voisine syrienne, et de ses bonnes bouteilles que du labeur.