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La rentrée littéraire

Le Silence, Reinhard Jirgl

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Mardi, 01 Novembre 2016. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Langue allemande, Roman, Quidam Editeur

Le Silence, octobre 2016, notes et trad. allemand Martine Rémon, 620 pages, 25 € . Ecrivain(s): Reinhard Jirgl Edition: Quidam Editeur

 

A partir de la transmission par sa sœur Felicitas d’un album destiné à son fils, regroupant une centaine de photographies réunies par sa belle-mère, Le silence retrace l’histoire de Georg Adam, suivant le « Chemin-de-Vie » de son héros tout en parcourant, outre son ascendance et sa descendance, les deux lignées dont est issue sa femme Henriette décédée en 2000. Une histoire scellée par le meurtre et l’abandon du père, par la faute et la honte d’une tare génétique, d’un « défaut de tissage dans l’étoffe généalogique ». Une histoire labyrinthique aux multiples récits familiaux entrelacés que nous conte un héros sans cesse relayé par de nombreuses voix venant varier les perspectives.

Dans cette saga familiale désordonnée s’inscrivant dans un siècle d’Histoire allemande, telle qu’elle fut vécue, endurée ou servie par les « Gens ordinaires », dans ce XXème siècle maudit (le livre couvrant plus exactement la période allant de la guerre de 1914 à l’Allemagne réunifiée de 2008), Reinhard Jirgl éclaire l’héritage d’une nation auquel nul ne peut échapper : un continuum de violences, d’injustices et de destructions traversant les différents régimes politiques et systèmes économiques en place.

Le monde est mon langage, Alain Mabanckou

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas , le Lundi, 31 Octobre 2016. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, Essais, La Une Livres, Grasset

Le monde est mon langage, août 2016, 320 pages, 19 € . Ecrivain(s): Alain Mabanckou Edition: Grasset

 

Après un retour au pays relaté dans Lumières de Pointe-Noire et le récit Petit Piment creusant l’histoire congolaise, Alain Mabanckou nous revient avec un essai foisonnant où il dresse avec maestria les portraits de citoyens du monde francophone et où se lit le sien, reflété par ces nombreux et chaleureux miroirs.

Qu’il s’agisse d’écrivains reconnus, d’un philosophe de la rue ou du seigneur parisien de la Sape, d’un ami d’enfance ou des anciens de la famille, chacune de ces personnes, rencontrées aux quatre coins du monde, apporte son regard sur le langage, la littérature, pense et vit ses mots. L’ouvrage passionne. L’auteur prête « l’oreille à la rumeur du monde » : il recueille les paroles, les émotions et les retransmet en autant de courts chapitres ; permettant ainsi à la lecture d’aller à son rythme, au gré de l’envie du moment ; donnant à chacun la place centrale le temps de quelques pages tout en reliant, de façon habile, les différents protagonistes de cette pièce jouée partout dans le monde.

Le fils de mille hommes, Valter Hugo Māe

Ecrit par Cathy Garcia , le Lundi, 31 Octobre 2016. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Langue portugaise, Roman, Métailié

Le fils de mille hommes, septembre 2016, trad. portugais Danielle Schramm, 192 p. 18 € . Ecrivain(s): Valter Hugo Mãe Edition: Métailié

Déjà remarqué pour L’Apocalypse des travailleurs, son premier roman pour lequel il avait reçu le prix Saramago, Valter Hugo Māe revient ici avec un roman prenant, qui nous plonge sans ménagement dans les noirceurs de l’âme humaine ; mais pas les spectaculaires, non, plutôt les noirceurs banales, quotidiennes, les petites et grandes lâchetés, la bêtise commune, qui peuvent provoquer tout autant de malheur et de désespoir autour d’elles. Ce qui surprend, c’est que s’il nous conduit là où meurt tout espoir, c’est pour nous hisser jusqu’à la lumière, nous montrant ce que l’humain peut aussi avoir de plus beau et qui est d’une telle simplicité qu’on se demande vraiment pourquoi cela reste tellement hors de notre portée.

C’est vraiment un grand écart qui est réalisé ici, et Le fils de mille hommes devient une sorte de roman-médecine. Après avoir posé les bases, Valter Hugo Māe nous raconte plusieurs histoires où on découvre les origines, le vécu douloureux, difficile et même sordide des différents protagonistes, puis un fil va venir ensuite coudre ensemble toutes ces histoires. Ce fil passe par Crisóstomo, un petit pêcheur de 40 ans, un homme bon mais désespérément seul. Or, c’est cet immense désir de l’autre, soutenu par la générosité qu’il a en lui, qui va permettre de réunir en une grande famille hétéroclite une bonne partie des personnages malmenés et estropiés de ce roman. Il serait dommage de trop en dire, mais l’essentiel tient en un mot : l’amour. L’amour qui surpasse tout, transforme tout, panse les plaies, rend beau ce qui était laid, dissout les préjugés.

Le printemps des corbeaux, Maurice Gouiran

Ecrit par Catherine Dutigny/Elsa , le Samedi, 29 Octobre 2016. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, Polars, La Une Livres, Roman, Jigal

Le printemps des corbeaux, septembre 2016, 248 p. 18,50 € . Ecrivain(s): Maurice Gouiran Edition: Jigal

 

 

Pour son vingt-sixième roman publié par Jigal, à 70 ans et des brouettes, Maurice Gouiran offre à ses lecteurs un condensé de son savoir-faire de conteur d’histoires dans l’Histoire, de professionnel de la littérature noire.

Dans Le printemps des corbeaux, il nous transporte une nouvelle fois à Marseille, en mai 1981, au moment de l’élection de François Mitterrand à la présidence. Louka, alias Luc Rio, jeune étudiant en informatique et ancien gamin de la DDASS, développe une asocialité matinée d’esprit revanchard : « J’étais simplement d’un détachement amoral envers mon prochain, sans doute parce que je crois bien n’avoir jamais aimé personne. En fait, c’est encore plus grave que ça : je n’aime rien » (p.9).

Bondrée, Andrée A. Michaud

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Jeudi, 27 Octobre 2016. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Rivages

Bondrée, septembre 2016, 362 pages, 18,50 € . Ecrivain(s): Andrée A. Michaud Edition: Rivages

 

Roman sublime de l’entre-deux : entre deux pays, entre deux langues, entre deux lolitas, entre deux regards, entre deux lumières. Bondrée se tend dans une nébuleuse fascinante, où les personnages, les événements, les lieux sont tous nimbés de mystère, d’insaisissable, de replis sombres et dangereux. Zaza, Sissy, deux jeunes filles lumineuses éteintes à jamais, peut-être à cause de leur luminosité qui heurte de plein fouet les zones d’ombre des hommes ? Andrée A. Michaud (la jeune narratrice se prénomme Andrée et l’inspecteur chargé de l’enquête se nomme Michaud, sans compter un personnage nommé Ed McBain !) joue avec une dextérité fabuleuse des contrastes les plus marqués : à commencer par le cadre même, Bondrée (Boundary) où le soleil d’une station balnéaire située à la frontière du Maine (USA) et du Québec, et les noirceurs soudaines du ciel qui apportent de violents et brefs orages, constituent une parfaite métaphore du drame qui va s’y jouer. Contraste aussi, la compassion qui anime les cœurs de la petite communauté de vacanciers et la concupiscence des regards masculins sur les très jeunes filles – voire la jalousie des femmes plus mûres. Tout, dans cette histoire, est frontière, mélange. Entre-deux disions-nous.