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Les Chroniques

Chronique du sel et du soufre (décembre 2011)

Ecrit par Jean-Luc Maxence , le Mardi, 13 Décembre 2011. , dans Les Chroniques, Chroniques Ecritures Dossiers, Chroniques régulières, La Une CED

Le père Noël, la TVA et le Castor heureux

 

Le père Noël de l’édition, en cette fin d’année, semble décidément une ordure ! Sous prétexte de respecter une rigueur économique salvatrice, il vient de nous proposer une augmentation de la TVA (Taxe sur la Valeur Ajoutée) sur les livres, de 5,5 % à 7%, sans rougir du bonnet ! Certes, le Sénat vient de repousser l’échéance, mais je crains que cela ne s’achève mal devant l’Assemblée Nationale… Les syndicats de libraire et les acheteurs ont raison de protester, ne serait-ce que pour la beauté du geste !

Pendant ce temps-là, avec l’air de ne pas y toucher, le Prix Nobel de littérature 2011 vient d’être décerné au poète Suédois Tomas Tranströmer, mettant soudain en pleine lumière des vitrines d’un trop modeste éditeur qui, depuis plusieurs décennies, a supplanté, à mon avis, par ses choix inspirés en poésie, les éditions Gallimard ou autres (1).

Tranströmer, nous explique Renaud Ego dans une superbe postface, se présente tel « un veilleur, un guetteur muni seulement d’une torche dans l’obscurité » du monde… Il a un pouvoir infini de création verbale pour exprimer ses profondes inquiétudes métaphysiques. Il sait que « Doucement, la mort fait remonter la lumière par le bas, par le sol » (sic, p. 222). Il n’ignore pas davantage que « Le loup est là, ami de toutes les heures » (p. 143).

Les fils et les filles du Décret

Ecrit par Elena-Brandusa Steiciuc , le Lundi, 05 Décembre 2011. , dans Les Chroniques, Chroniques Ecritures Dossiers, Chroniques régulières, La Une CED

Enfance et maternité au temps de la Securitate

J'avais dix ans en 1965, quand Ceausescu a pris le pouvoir. Cet été-là, toute la famille rentrait des vacances passées à Sinaïa, dans les Carpates Méridionales. Le voyage en train depuis cette coquette ville de villégiature jusqu'à Suceava me semblait une éternité, mais mon père savait occuper mon temps et celui de mon frère par la lecture, qui avait déjà commencé à me passionner. Pendant les deux semaines j'avais épuisé Robinson, Winnetou, de même que tous les contes de Petre Ispirescu (1) édités dans la belle collection « Biblioteca pentru toti » (2), dont je garde encore pas mal de volumes, jaunis par le temps.

Me voilà donc dans ce compartiment de première, aux sièges en velours bleu (mes parents, cheminots, avaient droit à douze voyages gratuits par an, leur famille aussi), en train de lire - pour faire passer le temps - toute la première page de Scanteia, (3) l'officiel du parti unique. C'était un interminable article relatant dans la langue de bois de l'époque, dont je ne comprenais pas grand-chose, la cérémonie par laquelle ce personnage avait pris les rênes du pays. J'aurais voulu poser des questions à mon père au sujet de tel ou tel terme, mais tout à coup il fut pris d'une somnolence terrible et cacha sa tête derrière sa veste accrochée à côté de la fenêtre. Les autres voyageurs s'endormirent eux aussi, soudain très fatigués par le trajet, et ma voix résonna toute seule dans ce compartiment de plus en plus silencieux.

Comment peut-on écrire dans une langue autre que celle de notre maman ?

Ecrit par Amin Zaoui , le Lundi, 28 Novembre 2011. , dans Les Chroniques, Chroniques Ecritures Dossiers, Chroniques régulières, La Une CED

Chroniques "Souffles" in "Liberté"

Pourquoi est-ce que j’imagine l’Algérie au pluriel : Algéries ? Tout simplement parce qu’elle est capable de parler les langues des oiseaux. Peut-être, parce qu’elle est le pays qui a donné le premier romancier dans l’histoire de la littérature universelle, le Berbère Apulée de Madaure (né vers 125), auteur de L’âne d’or. Parce qu’elle est le pays qui a enfanté saint Augustin (354-430), fils de Souk Ahras (Taghaste) auteur de La Cité de Dieu. Et peut-être parce qu’elle est aussi la terre qui a engendré Si Mohand Ou M’hand (1840-1905), “Amokrane Achchouaâra”, le prince des poètes, Rimbaud Imazighen. Et parce qu’elle est, également, le sol qui a enfanté Kateb Yacine, auteur de Nedjma. Parce que c’est aussi le pays qui a donné le poète Moufdi Zakaria, poète de Qassaman, l’hymne national, décédé en exil chassé par le pouvoir de Boumediene. De tamazight au latin, de l’arabe au français aux dialectes algériens, des mémoires, des textes et des imaginaires consciemment ou inconsciemment traversent l’Algérie puis s’installent dans l’écriture d’aujourd’hui. Dans toutes ces langues des oiseaux, nous sommes propriétaires, locataires, voyageurs, casseurs et joueurs.

La mère Michel a lu (4) Faim de vie, Marie-Florence Ehret

Ecrit par Michel Host , le Vendredi, 25 Novembre 2011. , dans Les Chroniques, Chroniques Ecritures Dossiers, Chroniques régulières, La Une CED

 

Faim de vie, de Marie-Florence Ehret. Roman, 227 pp., 2011. Oscar éditeur (www.oskarediteur.com), prix non indiqué.

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N’ayant jamais connu l’état de préadolescente, la Mère Michel ne se lance pas si souvent dans la lecture de romans pour la jeunesse, moins encore dans ceux qui mettent en scène des jeunes filles de 15 à 18 ans, à moins qu’une annonce, en première de couverture, lui en donne l’envie soudaine. Celle-ci par exemple : « En mai 68, les voitures brûlent et les cœurs aussi… » ! Les voitures, admettons… mais quel gâchis ! La Mère Michel aime les bolides sur roues et n’admet pas qu’on les détruise pour un oui pour un non. Pour les cœurs, ma foi, il y a d’excellents cardiologues… bref, lire ce que l’on peut écrire pour la jeunesse d’aujourd’hui à propos de ce fabuleux moment de pantomime révolutionnaire de mai 68 qui, pour appartenir à la préhistoire, n’en a pas moins laissé des traces profondes dans notre vie sociale et nos mœurs, voilà qui peut éveiller un peu plus que de l’intérêt, une vraie curiosité, le goût de savoir…

Jack London et son double (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 22 Novembre 2011. , dans Les Chroniques, Chroniques régulières, La Une CED, USA

Il y a 95 ans aujourd’hui, le 22 novembre 1916, mourait Jack London. Son ombre immense plane encore et toujours sur la littérature, sur les littératures, partout présente, source universelle des chemins d’écriture, de Gorki à Hemingway, d’Arto Paasilinna à Jim Harrison. Entre mille autres.

Il est d'usage de considérer qu'il y a « deux » Jack London. Toute étude sur l’œuvre distingue le Jack London « d’aventures » et le Jack London « socialiste ».

Le premier, celui de notre enfance, le dévoreur d'espaces glacés et infinis, avec ses chiens héroïques et féroces, ses hommes endurcis et solitaires, ses interminables voyages en traîneaux chargés de peaux d'élans, ses tempêtes de neige silencieuses et létales. Un Jack London aventurier, reporter d'un monde à la fois cruel et profondément humain, glacial et chaleureux. Buck, le seul vrai héros de « L'Appel de la Forêt », a été le premier héros romanesque de mes « chemins de lectures », avant D'Artagnan, Jean Valjean, Ivanhoe. Mon premier héros, et j'imagine celui de bon nombre de gens de ma génération, est un chien ! Et la lecture, beaucoup plus tardive, de « Construire un Feu » m'a peut-être révélé l'origine de cette fascination pour les chiens de London : pour n'avoir pas complètement pris la mesure de la férocité de la nature, dans cette sublime nouvelle, le héros humain meurt, de froid. Pas le chien. Parce que les chiens de London ont une perception surhumaine de la nature et quand on est gamin, on aime bien le surhumain, les super-héros. Et tant pis si c'est « Superdog » plutôt que « Superman ».