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Les voyages extraordinaires de Naïa, Jean-Noël Godard (par Sandrine Ferron-Veillard)

Ecrit par Sandrine Ferron-Veillard le 08.01.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Les voyages extraordinaires de Naïa, Jean-Noël Godard, La Draiglaán Éditions, mars 2017, 336 pages, 20 €

Les voyages extraordinaires de Naïa, Jean-Noël Godard (par Sandrine Ferron-Veillard)

 

Ouvrir ce livre serait comme plonger sa main dans l’armoire magique, celle de nos grands-mères parfumées à la lavande, celle de nos lectures d’enfant, le doigt sous chaque mot pour n’en prendre aucun. Le corps entier absorbé.

Ce livre est un conte fantastique, un livre pour enfant, le livre qui unit les enfants aux adultes, les adultes à leur enfance. Un conte philosophique doublé d’un récit initiatique.

N’avons-nous pas oublié nos premières lectures, sans filtres, sans fards, lorsque nous découvrions toute la magie du monde au bout de nos doigts. La magie d’une lettre associée à une autre pépite. La combinaison infinie des lettres et leurs pouvoirs magnifiques.

Sont réunis ici tous les thèmes qui ont animé nos lectures, ont étreint si fortement nos cœurs. Souvenons-nous de la malle dans le grenier, vétuste bien sûr, la malle défendue, craquelée bien sûr. Ou était-ce une valise, en cuir peut-être, avec des charnières, remplie d’objets inconnus, des tissus, des vêtements, des papiers qui auraient appartenu à d’autres êtres, en d’autres temps. L’odeur de la poussière. La forêt impénétrable et terrifiante, bien sûr, les êtres qui la peuplent. Les animaux. La grotte et les dessins étranges sur ses murs. Tous les enchantements originels dans notre enfance si profondément enfouis.

Et tous les thèmes qui font notre humanité. L’amour, la mort, la naissance. Entre autres. Les multiples strates qui composent les réalités du monde.

La cassure entre l’enfant et l’adulte.

« L’enfant humain croit, l’innocent, que l’adulte, image de lui achevée, va lui donner réponse à toutes les questions qu’il se pose ; mais l’adulte, lui, attend de ses enfants une réponse à l’énigme du sens de sa vie, réponse à l’énigme des échecs du Moi par rapport au désir du Je. Et c’est cette maldonne, cette mal-compréhension où chacun attend de l’autre une réponse que personne ne peut lui donner qui fait le problème des relations enfants-parents. Ils ne peuvent accepter facilement leur impuissance, l’enfant, celle de ses parents, et les parents, celle de leur enfant (impuissance à leur donner satisfaction que leur désir imaginaire voudrait trouver dans la réalité) », Françoise Dolto, L’image inconsciente du corps, les éditions du Seuil, 1984.

L’enfant est un puits d’amour, ainsi perçoit la magie de toute chose, mû par sa seule force intérieure. Naïa a sept ans. Naïa est un ange. Capable de discerner le fil d’argent qui relie les arbres entre eux. Les êtres. Sa mère Armelle n’en est plus capable. Évidement. Elle a beau être belle, elle a beau être douce, sa peau si fine, ses gestes si délicats, ses secrets sont des couches si épaisses qu’il serait vain de tenter de les traverser.

Son père ?

Naïa doute. Elle se dit qu’elle a rêvé. Elle culpabilise. Elle étouffe sa petite voix intérieure qui lui dit « Nourris-toi de la beauté du monde ». Sa mère n’est-elle pas l’adulte qui sait tout, a raison, qui préserve, plus grand, plus fort qu’elle ?

Non. Naïa sait que les grands arbres vibrent, ils ont une mémoire, elle les a sentis bouger entre ses mains. Les ombres. Naïa sent que les rencontres, quelles qu’elles soient, changent le cours d’une existence. La figure du vieil homme, là en sortant de l’école, sa longue barbe blanche, l’est-elle d’ailleurs, celui que les gens du village rejettent et nomment l’Ermite.

L’homme vit seul dans une grotte dissimulée, dans le cœur de la forêt, en connaît les moindres frissons, les plus intimes trésors, prêt à les offrir à Naïa. Qu’importe le nom de la forêt. Le conte, bien sûr, n’a pas d’époque, n’appartient à aucune géographie. Des prairies où les herbes ondulent, sont les cheveux d’un géant vus du ciel, cardés par le vent. Des clairières où les biches viennent se reposer, chanter, coller leur flanc contre l’être pur. Un village tout près de l’océan. Les falaises et leurs révélations immergées. Les figures et les symboles comme autant de double-fonds. Pour s’y attacher. Dans la vieille valise, là au fond du grenier, sont cachées des lettres écrites à l’encre violette. Les lettres écrites par le père de Naïa avant de mourir, à elle seule, destinées.

Tous les éléments sont là, dans chaque page, pour que la lecture opère encore et encore. Chaque soir un plaisir renouvelé, le soir plus près du rêve, parce que ce livre se lirait à haute voix entre un adulte et un enfant. Jusqu’au jour où l’enfant se saisira du livre, par lui-même, et ne le quittera plus.

L’image du père.

L’image manquante et la fêlure dans l’être de Naïa, une boule placée sous les poumons entravant le souffle. Le poids de la solitude. Les enfants savent. L’amour d’un père. L’amour d’une mère. L’amour qui pousse à grandir, à se tenir debout, à marcher, à faire jaillir du corps les premiers mots. Tenir son être. Et trouver son propre re/père.

« L’énigme de notre vie, à tous et à chacun, dans sa relation, par notre corps, au corps des autres, et, par le langage, aux autres sujets, à travers les médiations des choses les plus substantielles jusqu’aux plus subtils des regards et des sons, cette énigme demeure », Françoise Dolto, L’image inconsciente du corps,les éditions du Seuil, 1984.

Les enfants savent. Ce dont ils ont exactement besoin. En eux. Les vérités les plus mystérieuses de l’Univers vivent. En nous.

« Mais c’est quoi l’Univers ? C’est tout ce qui existe : ce que l’on voit et ce qui est invisible ».

Les dialogues, nombreux et remarquables, confèrent à l’ouvrage sa musique singulière, sa couleur, son parfum. Sa tonalité claire et absolument sensorielle. Tactile.

Une longue conversation entre Naïa et l’Ermite, la puissance de l’échange, la puissance de l’amitié indéfectible, l’amitié au-delà des âges et des représentations. L’Univers et tout ce qui réunit les hommes, ses forces centripètes et centrifuges. Les fils d’argent justement qui unissent tous les êtres. Naïa et l’Ermite savent cela. Eux ont regardé l’œil d’un animal, l’œil d’une biche, presque front contre front, ont regardé le bord du monde. Son divin. Au-delà du voile. La lumière comme énergie sublime et l’énergie révélée comme nourriture. Le fantastique logé dans nos corps, dans les végétaux, les animaux, les fresques, les musiques, les couleurs. Tout.

« Nourris-toi de la beauté du monde ».

Et du goût des mots, et du goût de la pluie et du vent, le vert, le bleu, le feu et son empreinte ou le bruit de l’eau. Toujours plus encore. Et raconter toujours, chaque soir, au bord des rêves, un bout du livre à son enfant et à l’enfant, ce petit prince qui respire en nous. Un bout de vie passée ou à venir.

Car l’histoire est belle. Terrible et belle. Nul besoin d’images, le mot suffit.

Alors nous n’en dirons pas davantage, pas davantage nous n’écrirons les détails, les liens entre les différents personnages, les rebondissements suivant les chapitres au fil de la lecture, les fils sous-jacents du conte perceptibles et judicieusement agencés. Juste se laisser porter. Aller au-delà des apparences, les nôtres surtout.

Sans doute faut-il perdre un peu de nos mémoires pour regarder le monde avec l’amour qui lui est dû.

« Si l’Homme reste dans l’ignorance, c’est-à-dire déconnecté de la Terre Mère et du divin en lui, il souffrira d’un sentiment de séparation tel que cela le mènera inéluctablement à son autodestruction ».

 

Sandrine Ferron-Veillard

 

Né en 1967, Jean-Noël Godard est musicien de scène professionnel, auteur-compositeur et compositeur de musiques de film. Il est passionné par les philosophies du monde, les mouvements humanistes et écologiques et pratique les soins énergétiques. L’histoire de Naïa a inspiré la chanson Naïa interprétée par Zaz.

 

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A propos du rédacteur

Sandrine Ferron-Veillard

 

Sandrine Ferron-Veillard naît le 16 septembre 1975, à Lorient. Grandit en Bretagne puis à Albi. A l’âge des grandes mutations, part sur Paris : pensionnaire à l’école de La Légion d’Honneur. Les études ? Niveau licence, quelques souvenirs en Lettres Modernes. Puis ce sera l’Angleterre où elle restera quatre années. Retour en France, entre autres responsable d’une très jolie librairie à Paris. Petit tour de France puis du monde, lit, écrit et vit depuis au même endroit incognito.